Bernard Lompré

Tatouages, Permaculture et Spiritualité

En pratique

Rencontre Tatoueurs 18

Il est mince, le regard tranquille, il m’attend solidement planté, sur le seuil de sa maison. Il est largement tatoué, partout ou sa main de tatoueur avait accès. Il me fait rentrer, la pièce est entièrement vide, aucun meuble à l’exception d’un tapis de pandanus tressé. Au mur un christ encadré sous verre et une photo d’une explosion nucléaire atmosphérique. Les deux cadres également couronnés de colliers de fleurs séchées.

 

– Chaque famille avait un gardien, chaque gardien veillait sur sa famille, et à tout moment, quand la famille avait besoin de ce gardien , elle va lui demander de l’aide. Le gardien est un esprit, c’est Tupuna. Cet esprit a un dessin, un motif avec sa signification. Ce tupuna a aussi ses empreintes, que l’on retrouvait sur le marae. L’histoire d’ici, de Bora Bora, de notre quartier de Anau: Terima Faita, cela veut dire: La main ensanglantée, la main céleste, la main du pouvoir. C’est l’histoire de notre roi, fort comme un dieu, qui a défendu notre île Po’Pora ancien. Il a défendu l’île toute entière, il a bâti son marae, et c’est la seule chose qui nous reste.

 

– Et quel était son symbole ?

 

– Il a deux instruments de combat, la lance et la hache en pierre, ces deux armes ont des noms: Te ia’ure, ce qui veut dire: Celle qui ne craint rien, c’est à dire que sa lance, presque divine peut tout transpercer, il avait besoin de ça car ses adversaires étaient, eux aussi, des dieux, enfin, presque des dieux. Sa hache de pierre, elle s’appelait: Tahu te roro, que l’on peut traduire par: Ce qui explose le cerveau, il s’agit d’un casse tête. Le guerrier, à chaque fois qu’il tape sur la tête de l’adversaire, elle explose.C’est comme ça que j’ai tatoué la hache sur une jambe et le casse tête sur l’autre. J’ai tatoué ces motifs à la main.

 

– Comment as-tu composé ces motifs ?

 

– J’essaye d’inventer ce qui se passait avant, du temps de mes ancêtres, je recherche dans ma conscience, tout au fond de moi-même. Tout dépend, la forme du motif correspond à la forme du corps. Tout est basé sur la nature, suivant chacun, on pourra faire un grand ou un petit motif.

 

– Travailles-tu toujours à la main ?

 

– Mais non, maintenant j’ai une petite machine à rasoir que j’ai modifié, ça marche plus vite, et en deux heures je fais une épaule, pourtant je n’aime pas me presser et je prends le temps de bien faire.

 

– Combien de temps as-tu l’habitude de tatouer ?

 

– Je crois que, au bout de deux heures, le corps est fatigué, le tatoueur est fiu et en plus, au bout de deux heures les aiguilles commencent aussi à moins bien piquer. Quand le corps devient fatigué, il faut faire très attention, la peau se contracte, ça fait plus mal et l’encre ne tient pas.- J’ai vu tes frères avec des tatouages qui se ressemblent, est-ce un motif de famille?- Les motifs, je les ai pris avec le nom de la famille. Ce sont des lettres que j’ai trouvées dans l’alphabet Hakka, on porte tous ces motifs. Ils sont devenus le motif de la famille. Quand la mode du tatouage est revenue, au début, on a tatoué n’importe quoi, comme des trucs qui ne sont pas d’ici, des lions, des dragons… Moi je préfère tatouer la nature: Les tortues, les requins, les crevettes, les raies, les murènes, les langoustes, les dauphins ou encore le cent pied, tout ce qu’il y a ici.

 

– Quel est le gardien de ta famille ?

 

– Un de mes gardiens est un cent pied, comme je l’ai tatoué ici, le long de la jambe droite.

 

– Si quelqu’un veut te faire du mal, tu vas lui envoyer un cent pied ?

 

– Je ne crois pas que je vais faire ça, on va discuter d’abord. Nous on ne veut plus le combat. C’était les anciens qui voulaient le combat, c’était la loi du plus fort. Maintenant on ne se bagarre plus entre tahitiens, nous sommes tous devenus frères.

 

– Et ton motif te protège, non ?

 

– Le cent pied fait partie intégrante de notre culture, notre légende, et celle de ma famille. Si je me souviens du vieux tupuna, il avait déjà le cent pied qui le protégeait. Il a aussi son marae. Cela veut dire que les légendes sont vraies, elles se sont vraiment passées. Comme celle de Hiro, qui est le père de toute l’île. Hiro a défendu toute l’île de Bora Bora. La preuve est un de ses symboles qui nous reste: La cloche, une pierre qui est là bas sur l’île Topua, l’île haute, près de la passe, Hiro jouait la cloche pour prévenir les guerriers de Bora que des ennemis arrivaient.

 

– Pour toi ceci est une preuve ?

 

– Bien sûr, et cela nous prouve que Hiro existe vraiment. On a aussi l’empreinte du pied de Hiro, qui est aussi à Topua. Ce qui prouve encore qu’il y a vraiment les anciens. C’est avec ces légendes que j’essaye de composer des motifs, en utilisant ces symboles. Par exemple, le cent pied tatoué sur la jambe, il a aussi le marae, et l’étoile guide des Maohi, Feti Hao, qui sert à naviguer, et tout cela compose le motif de la jambe de mon ancêtre, et la mienne.

 

– En tatouant ces motifs de tes ancêtres que recherches-tu ?

 

– Atteindre l’impossible.

Rencontre Tatoueurs 17
Rencontre Tatoueurs 19