CHAPITRE 6
Il utilise des aiguilles à coudre du format le plus fin.
Il lie avec du fil à coudre trois de ces aiguilles, sur une
allumette. Il les serre bien et jusqu'au bout, ne laissant
apparaître de la surliure que les trois minuscules pointes,
parfaitement égalisées. Il fixe ces aiguilles montées sur
la partie vibrante d'un rasoir de voyage, toujours au moyen
du fil à coudre. Il sort d'un sac une capsule de bière propre
qu'il pose à côté de la bouteille d'encre de chine noire.
Il se tourne vers moi. Il m'attend. Il sait que je suis venu
pour le rencontrer et non pour me faire tatouer, c'est un
de ces hommes à qui il est inutile de se présenter, il savait
déjà... Pourtant c'est avec bonne grâce qu'il se prête aux
confidences:
- Mes amis pensent que je suis Marquisien, pourtant
je suis originaire de Tahaa. Il y a douze années environ,
j'ai commencé tout seul à tatouer les copains, puis, trois
ans plus tard, avec mon inséparable copain, nous avons commencé
la réalisation de nos tatouages personnels. Il me tatouait,
et moi je le tatouais.
- Ensuite ?
- L'année suivante mon copain est allé à
Papeete pour acheter un rasoir de voyage et nous avons alors
eu une machine à tatouer. Cela a changé notre manière de tatouer.
Avant la machine, nous faisions cela à la main, en attachant
les aiguilles sur un bâton. Nous avions la sensibilité, et
cela a été immédiat de travailler à la machine. Puis il y
a eu le festival des arts aux Marquises, à Nuku Hiva, nous
avons présenté quinze tatoués, nous étions les seuls tatoueurs
des Marquises à ce festival.
- Quel est ton idée du tatouage ?
- Du polynésien, toujours que du polynésien,
j'ai fait un mélange entre le tatouage marquisien et tahitien,
je prends des motifs traditionnels que je tatoue à ma façon,
je réalise toujours des tatouages originaux, je ne fais jamais
deux fois le même. Par exemple, un touriste me demande une
tortue que j'ai sur le cahier, je vais la réaliser un peu
mieux, elle sera toujours un peu plus jolie sur le client
que sur le cahier. Tu vois dans l'ancien temps, il y avait
la création et la tradition, maintenant il y a la perfection,
l'imagination, et l'évolution; c'est un tout. Quand on me
demande de parler d'un tatouage, je dis simplement admire
et c'est tout parce que ça, c'est de l'art.
- Comment cela ?
- Pour moi, le vrai tatouage, il faut en premier
lieu bien réfléchir, et enfin l'accepter profondément. Le
tatouage ce n'est pas pour faire beau, c'est pour prouver
notre vraie identité culturelle. Du temps de nos ancêtres,
si tu n'étais pas tatoué, tu étais rejeté de la société, c'était
obligé, obligé, obligé. Maintenant c'est au tour des jeunes
de se tatouer pour que notre peuple se retrouve, mais avec
de l'art. C'est pour cela que, quand je vois les nouveaux
tatoueurs, je suis content de ce travail car je sens que plus
nous serons tatoués, mieux nous serons, dans notre identité
de polynésien.
- Es tu content de cette nouvelle génération
?
- Oui, très content, et il y a une chose
que j'aimerai leur transmettre, c'est mon expérience avec
mon jeune frère: Je l'ai tatoué, tout un côté, et j'en ai
fait mon chef d'œuvre. Comme c'était mon petit frère, j'étais
sûr de toujours le revoir et je n'ai pas compté, ni mon temps
ni la qualité des motifs qu'il a eu.
- Dans la pratique, comment cela s'est-il
passé ?
- A ce moment là, je ne travaillais pas et
j'ai pu consacrer tout mon temps pour lui, tous les jours,
et même toutes les nuits. Le matin je le tatouais, je commençais
par dessiner les dessins dont j'avais rêvé pendant la nuit,
puis je faisais le remplissage. Au bout de quelques temps,
il y avait des rêves forts, des milliards de dessins qui se
bousculent dans ma tête. Plus j'avançais dans le travail,
plus il y avait des dessins nouveaux, c'était magique, c'était
fantastique, cela venait tout seul. Et le matin je n'avais
pas à chercher, il suffisait que je choisisse l'un des dessins
que j'avais vu pendant la nuit et c'était fort, vraiment très
fort. Chaque jour cela montait encore plus fort, jusqu'au
jour ou j'ai arrêté, et cela s'est calmé. Maintenant ma création
est moins forte bien qu'il reste toujours quelque chose de
ce tatouage marathon..
- Tu as vécu une expérience hors du commun,
n'est ce pas ?
- Je crois que c'est pareil pour tous, si
tu te donnes à fond, et que vraiment tu y crois, là, tu montes,
tu montes, c'est comme Gauguin ou Picasso, ils ont tout donné,
c'est ça l'art, c'est quand tu es tout au bout que ça vient,
là tu es dans le chef d'œuvre, tu deviens l'art.
- Combien de temps a duré cette expérience?
-Trois mois, tous les jours, sans une exception, trois mois,
de huit heures à trois heures de l'après midi. La création
cela venait le soir et la nuit. Le matin je savais chaque
fois quoi dessiner. C'est ça que je veux dire à ceux qui commencent
il faut beaucoup de courage, et il faut qu'ils s'attachent
à un chef d'œuvre, au bout d'un certain temps, ils vont être
fou de leur art. C'est comme si c'est quelqu'un d'autre qui
te donne les motifs.
- Quelqu'un d'autre ?
- On va me traiter de fou, mais je pense à quelque
transmission ancestrale, ou autre chose comparable, mais que
je ne connais pas. Quand je suis dans mon chef d'œuvre, ce
n'est plus moi qui travaille, je ne suis plus le même, je
suis transformé, c'est fort, ça monte. Après, quand je regarde
le travail qui avance, je sais que ce n'est pas que moi qui
ait fait ça. |