CHAPITRE 18
Il est mince, le regard tranquille, il m'attend solidement
planté, sur le seuil de sa maison. Il est largement tatoué,
partout ou sa main de tatoueur avait accès. Il me fait rentrer,
la pièce est entièrement vide, aucun meuble à l'exception
d'un tapis de pandanus tressé. Au mur un christ encadré sous
verre et une photo d'une explosion nucléaire atmosphérique.
Les deux cadres également couronnés de colliers de fleurs
séchées.
- Chaque famille avait un gardien, chaque
gardien veillait sur sa famille, et à tout moment, quand la
famille avait besoin de ce gardien , elle va lui demander
de l'aide. Le gardien est un esprit, c'est Tupuna. Cet
esprit a un dessin, un motif avec sa signification. Ce tupuna
a aussi ses empreintes, que l'on retrouvait sur le marae.
L'histoire d'ici, de Bora Bora, de notre quartier de Anau:
Terima Faita, cela veut dire: La main ensanglantée, la main
céleste, la main du pouvoir. C'est l'histoire de notre roi,
fort comme un dieu, qui a défendu notre île Po'Pora ancien.
Il a défendu l'île toute entière, il a bâti son marae, et
c'est la seule chose qui nous reste.
- Et quel était son symbole ?
- Il a deux instruments de combat, la lance et la
hache en pierre, ces deux armes ont des noms: Te ia'ure, ce
qui veut dire: Celle qui ne craint rien, c'est à dire que
sa lance, presque divine peut tout transpercer, il avait besoin
de ça car ses adversaires étaient, eux aussi, des dieux, enfin,
presque des dieux. Sa hache de pierre, elle s'appelait: Tahu
te roro, que l'on peut traduire par: Ce qui explose le cerveau,
il s'agit d'un casse tête. Le guerrier, à chaque fois qu'il
tape sur la tête de l'adversaire, elle explose.C'est comme
ça que j'ai tatoué la hache sur une jambe et le casse tête
sur l'autre. J'ai tatoué ces motifs à la main.
- Comment as-tu composé ces motifs ?
- J'essaye d'inventer ce qui se passait avant,
du temps de mes ancêtres, je recherche dans ma conscience,
tout au fond de moi-même. Tout dépend, la forme du motif correspond
à la forme du corps. Tout est basé sur la nature, suivant
chacun, on pourra faire un grand ou un petit motif.
- Travailles-tu toujours à la main ?
- Mais non, maintenant j'ai une petite
machine à rasoir que j'ai modifié, ça marche plus vite, et
en deux heures je fais une épaule, pourtant je n'aime pas
me presser et je prends le temps de bien faire.
- Combien de temps as-tu l'habitude de tatouer
?
- Je crois que, au bout de deux heures, le
corps est fatigué, le tatoueur est fiu et en plus, au bout
de deux heures les aiguilles commencent aussi à moins bien
piquer. Quand le corps devient fatigué, il faut faire très
attention, la peau se contracte, ça fait plus mal et l'encre
ne tient pas.- J'ai vu tes frères avec des
tatouages qui se ressemblent, est-ce un motif de famille?-
Les motifs, je les ai pris avec le nom de la famille.
Ce sont des lettres que j'ai trouvées dans l'alphabet Hakka,
on porte tous ces motifs. Ils sont devenus le motif de la
famille. Quand la mode du tatouage est revenue, au début,
on a tatoué n'importe quoi, comme des trucs qui ne sont pas
d'ici, des lions, des dragons... Moi je préfère tatouer la
nature: Les tortues, les requins, les crevettes, les raies,
les murènes, les langoustes, les dauphins ou encore le cent
pied, tout ce qu'il y a ici.
- Quel est le gardien de ta famille ?
- Un de mes gardiens est un cent pied, comme
je l'ai tatoué ici, le long de la jambe droite.
- Si quelqu'un veut te faire du mal, tu vas
lui envoyer un cent pied ?
- Je ne crois pas que je vais faire ça, on
va discuter d'abord. Nous on ne veut plus le combat. C'était
les anciens qui voulaient le combat, c'était la loi du plus
fort. Maintenant on ne se bagarre plus entre tahitiens, nous
sommes tous devenus frères.
- Et ton motif te protège, non ?
- Le cent pied fait partie intégrante de
notre culture, notre légende, et celle de ma famille. Si je
me souviens du vieux tupuna, il avait déjà le cent pied qui
le protégeait. Il a aussi son marae. Cela veut dire que les
légendes sont vraies, elles se sont vraiment passées. Comme
celle de Hiro, qui est le père de toute l'île. Hiro a défendu
toute l'île de Bora Bora. La preuve est un de ses symboles
qui nous reste: La cloche, une pierre qui est là bas sur l'île
Topua, l'île haute, près de la passe, Hiro jouait la cloche
pour prévenir les guerriers de Bora que des ennemis arrivaient.
- Pour toi ceci est une preuve ?
- Bien sûr, et cela nous prouve que Hiro existe vraiment.
On a aussi l'empreinte du pied de Hiro, qui est aussi à Topua.
Ce qui prouve encore qu'il y a vraiment les anciens. C'est
avec ces légendes que j'essaye de composer des motifs, en
utilisant ces symboles. Par exemple, le cent pied tatoué sur
la jambe, il a aussi le marae, et l'étoile guide des Maohi,
Feti Hao, qui sert à naviguer, et tout cela compose le motif
de la jambe de mon ancêtre, et la mienne.
- En tatouant ces motifs de tes ancêtres que recherches-tu
?
- Atteindre l'impossible.
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