CHAPITRE 11
Il est bien tôt le matin quand mes nouveaux amis polynésiens
viennent me prendre, je termine en vitesse mon déjeuner tant
frugal que matinal, le soleil n'est pas encore levé, il est
tout juste six heures.
- Un tatouage de qualité se faut le matin
car la peau dort encore et le sang est pâteux laisse tomber
l'imposant tatoueur. Il est habillé d'un grand paréo qui lui
couvre les épaules et masque en même temps un gros panier
qu'il garde serré sous le bras. Tout cet accoutrement le rend
encore plus impressionnant. Nous voici en chemin vers le motu,
(îlot), nous sommes trois, le tatoueur, le candidat au tatouage
et moi-même. Nous passons en équilibre sur les poutrelles
rouillées du vieux pont et nous nous arrêtons sous un groupe
d'arbustes à quelques pas du lagon. Le coin est splendide,
les dégradés de couleurs si polynésiennes viennent saturer
l'imaginaire. Une brise tiède ride seulement la surface de
l'eau parfois éclaboussée d'un bouillonnement cela vit fort
au lever du soleil. Le coin est bien "habité": quelques
pierres plates forment un rond autour d'un foyer éteint. Le
tatoueur s'installe à terre, prépare ses affaires. Son client
s'assied, pose sa cheville sur la cuisse du tatoueur. Le dessin
consiste en quelques simples lignes de montage, essentiellement
des alignements qui lui permettent de faire un travail "en
ligne". Il tatoue avec une machine dite "Tahitienne"
et qui est composée d'un rasoir de voyage modifié afin de
mouvoir un bâtonnet sur lequel sont surliées trois aiguilles
à coudre du modèle le plus fin. Il tatoue à main levée un
rond d'épaule qui a été réalisé en trois séances: tout d'abord
la partie centrale, qui écrit en de grandes lettres décorées
et maquillées, le mon du client. La seconde séance permit
de réaliser une tortue encadrée de deux tikis, l'un masculin
et l'autre féminin. Nous assistons à la troisième séance qui
permit de faire la réalisation du soubassement, et qui représente
une figure abstraite à base d'un thème marin. Il continuait
à tatouer, le calme régnait, interrompu par le bruit de la
machine, le client serrait les dents, quand un groupe bruyant
et moqueur envahit le lieu.Un feu est immédiatement mis en
route, nous allons manger du poulet grillé, la préparation
du repas est longue, il n'est que 9h30, et nous allons manger
vers onze heures... Après avoir terminé le soubassement du
rond d'épaule, le tatoueur disparut, laissant tout son matériel
sur le paréo: il est parti nager un peu.
- Tatouer est un exercice qui demande une
attention soutenue, l'effort n'est pas physique, mais il est
fatiguant, commente le tout nouveau tatoué qui ne quitte des
yeux sa nouvelle peau. Le second candidat porte sur le bras
gauche deux lignes horizontales entre lesquelles sont tracés
quatre grand cercles. Le tatoueur a la mission de terminer
le bracelet.Il commence par dessiner une tortue sur le côté
extérieur. Cette tortue a un air de famille assez net avec
la tortue de l'épaule du premier client, c'est le style de
ce tatoueur, de la même façon, les deux tikis des deux sexes
représentés de profil, dos à dos, sont un motif caractéristique
du tatoueur.Après avoir dessiné un motif dans chaque rond
existant, il s'est attaché à tout remplir au moyen de motifs
variés: triangles, rayures etc... Pourtant, puisque tout est
réalisé entièrement à main levée, il ne faudra pas exiger
une parfaite régularité. Ce qui est d'autant plus appréciable
car cela différentie bien l'œuvre de chacun, dans le mouvement
global qui définit le style de l'artiste.Le client s'affaire
maintenant autour du feu, son tatouage tout neuf lui donne
des ailes, il est content. Le tatoueur range ses affaires,
nous allons manger: du pain, des boites de pâté et corned
beef, et quelques cuisses de poulet deviennent un repas de
fête, mais sans alcool, il est presque midi, du soda et du
jus frais, qui accompagne ce bien rustique pic nique, semble
parfait, il doit faire bien chaud au soleil, mais, à l'ombre,
avec une petite brise de mer, cet espace est idéal. |