CHAPITRE 10
Un immense polynésien que les clients appellent mange-nous
vient s'asseoir au groupe. Il est un puits de science, il
aime s'exprimer. Le cannibale chéri brille tout naturellement,
mondain, élégant, avec le mot qui fait détend. Il arrive.
Le silence se fait, tout naturellement;
- J'aime ma culture, cela veut dire que j'aime
tout ce que nous vivons, la danse, la sculpture, la pêche,
la maison, les histoires. Je suis depuis très longtemps à
la recherche de la connaissance de l'intérieur de ces choses,
de leur origine. J'ai ainsi travaillé avec le grand tahua,
qui est actuellement aux Fidji, il a étudié beaucoup, il a
été tatoué aux Samoa. J'ai aussi travaillé avec le grand prêtre
marcheur sur le feu. Il m'a appris beaucoup de choses, le
prêtre doit se purifier pendant quelques semaines avant de
pouvoir officier cette cérémonie. Ce Tahua a reçu ce don en
provenance de l'île de Huahine.
- Est-ce riche en traditions, Huahine ?
- A Huahine il y a un américain qui a fait énormément
pour la culture, il a écouté les vieux, il a relevé les marae
(temple polynésien) et les pièges à poissons d'origine néolithique.
Mais, maintenant, les gens ne se sentent plus concernés. Ou
bien, trop peu. Les jeunes se sentent attirés par le modernisme,
pourtant il faut qu'on les fasse réfléchir et qu'ils se mettent
à l'écoute des anciens.
- Les jeunes ne s'intéressent pas aux traditions
?
- Dès que tu parles de culture, on se moque de toi,
pourtant c'est cela qui intéresse les touristes. Par exemple,
ils me demandent souvent si nous pratiquons encore notre religion.
Je leur répond qu'on est très religieux et que notre religion
est le christianisme, ils prennent alors l'air un peu déçu.
- Déçus, les touristes ?
- Je leur dis alors qu'on avait un dieu,
et même beaucoup de dieux, le créateur Taaroa, Oro le dieu
de la guerre et Hina la déesse. Mais en fait si on réfléchit,
on retrouve la trinité, c'est comme le Père, le Fils et le
Saint Esprit. Je ne crois pas que cela était mauvais, et si
on voulait les faire revivre, ce serait possible, sans pour
autant revenir aux temps anciens.- Ainsi
tu pense faire revivre la trinité polynésienne ?
- Il existe toutes sortes de religions, Bouddhisme,
l'Islam, le Christianisme, elles disent en fait toutes la
même chose. Les missionnaires sont arrivés avec leur religion,
leurs lois, leur bible. Notre culture est devenue purement
livresque, plus personne ne connaît la vérité, qui n'est jamais
dans les livres. Regardes combien il y a de livres qui disent
des choses contradictoires, et même sur la religion ou sur
le tatouage.
- Tu as dit tatouage ?
- Le tatouage c'est en premier la résurgence de nos
tradition, mais avant c'était essentiellement les nobles et
les guerriers qui portaient les tatouages. C'était le signe
de reconnaissance d'appartenir à telle ou telle île, je porte
ces tatouages par fierté d'appartenir à mon Île. Ici, les
tatouages de mes avant bras représentent Huahine: Au centre
on remarque les pièges à poissons, du coté de la main, ce
sont les dents du grand requin qui protège l'île, et enfin,
du côté des bras, les pointes représentent la montagne. Tout
ceci ce ne sont que des mots, si tu veux, demain matin nous
allons sur le motu pour assister à une vraie séance de tatouage
local.
- OK, rendez-vous est pris. |