Tatouage polynesien, tattoo marquisien, tatau maori, par Bernard Lompre a Paris
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Ce texte est issu de 22 rencontres disparates mais amusantes, étonnantes ou encore surprenantes...
Le texte original est paru dans la Dépêche de Tahiti, édition du Dimanche durant les années 1995 et 1996

CHAPITRE 1

Il est plutôt grand, un mètre quatre vingt, sa peau est bleu-noire, laissant par contraste un impressionnant dessin en clair, aux volutes magiques. Son regard n'a rien d'amical, je sens son irritation à fleur de culture. C'est ma première rencontre avec un "pro", il déclame, le ton altier:
- Je suis l'un des premiers tahitiens de la nouvelle génération entièrement tatoués, j'ai fait le choix de devenir entièrement tatoué suivant la tradition de mes ancêtres. Je travaille toujours avec deux machines que j'équipe d'aiguilles neuves. Si au cours du travail l'une d'entre elle a un problème, je n'ai qu'à changer instantanément de machine, mon client n'a pas à attendre.
- Question des aiguilles?
- Il est idiot de ne pas mettre d'aiguilles neuves car elles sont peu coûteuses et s'abîment très facilement, quand on est fier de la qualité de son travail, on utilise toujours des aiguilles neuvesJe travaille toujours à main levée après avoir dessiné au stylo les grandes lignes du dessin. Tous mes motifs sont ainsi uniques et originaux. Pourtant, je ne tatoue pas uniquement des motifs Maohis, j'utilise aussi des sources d'inspiration marquisiens ou américains, cela dépend surtout de celui qui va recevoir le tatouage.
- Comment avez-vous débuté cette profession ?
- Je n'ai jamais demandé à être tatoueur, c'est une sorte de mana (force occulte) qui m'a poussé vers ça, c'est ce mana qui appuie mes dessins.
Quand je les ai finis, il y a toujours quelque chose de plus que moi-même, un autre signifié, c'est l'influence de ce mana.

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CHAPITRE 2

La bicoque du second tatoueur que je visite, ne diffère en rien des autres maisons tahitiennes. Construite au moindre coût, en feuilles de carton aggloméré qu'ils appellent pinex, en tôles ondulées, en palmes tressées de cocotier, le tout, cloué sur un châssis de petits bois liés. Sur le devant, des bougainvilliers dans de grands pots de fleurs alignés en gradins, sur une structure de bois pourri. Un caniveau envahi de hautes herbes sépare le jardinet de l'unique route du tour de l'île.Il me fait signe d'approcher, l'esthétique de ses tatouages personnels me met en confiance. Il m'invite par un large sourire accompagné d'un geste de bienvenue. Je rentre. Nous parlons à voix basse. Il vient d'une île voisine, il me confie:
- Je suis fils de la terre sacrée, je viens de Raïatea et cela fait huit ans que je représente la culture et les arts traditionnels au village des artistes, bien sûr, je suis tatoueur, mais il ne s'agit que de l'un des aspects de ma profession qui est: d'être un spécialiste des arts traditionnels, je présente la danse du feu, et suis l'un des principaux danseurs de l'île, et bien sûr, je suis sculpteur.
- Sculpture et tatouage n'est-ce pas un peu la même chose?
- Le tatouage est plus que notre culture, c'est une réalité des Polynésiens, un lien entre nous tous. Pourtant mes tatouages ne sont pas complètement terminés, et comme dans la tradition Marquisienne, chaque période est saluée par l'apparition d'un nouveau tatouage. C'est ainsi que peu après la naissance de mon fils, je me suis fait faire de nouveaux tatouages.
- Tu tatoues avec quel type de machine ?
- Je possède deux machines à tatouer, une américaine et une fabriquée au moyen d’un rasoir de voyage. J’utilise essentiellement la machine artisanale qui est plus légère et demande moins de maintenance que la machine américaine. En effet la machine américaine chauffe au bout d'un certain temps, elle est lourde et demande un effort du poignet qui est rapidement fatigant, et en plus de ces premières difficultés, il faut stériliser les tubes. Pour moi cette machine ne présente qu'un seul avantage, celui de ne pas consommer de piles car elle est branchée au secteur...

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CHAPITRE 3

Au centre commercial, il y a des boutiques, un snack où, touristes et locaux prennent leur déjeuner. Un couple voisin porte des tatouages discrets, élégants et s'expriment dans un français impeccable. Ils sont des locaux, elle est plutôt métissée, comme pratiquement tous les Polynésiens, mais une légère ascendance chinoise lié au brun de son côté maori lui donne un petit air mystérieux. Son conjoint, lui, parait complètement tahitien. C'est elle qui parle:
- Les tatoueurs professionnels tahitiens, ont des pouvoirs de tahua, ils ont leur pratique professionnelle, mais pour nous, les tahua ne sont plus reconnus, ils n'existent plus en tant que tel, même si eux existent en tant que professionnels du tatouage. Maintenant on est chrétien, on ne croit plus aux anciennes divinités comme Tohu ni aux pouvoirs des tahua.
- Pourquoi faites-vous des tatouages ?
- Un nouveau tatouage, ça te remet à neuf, tu es tellement content que toutes tes vieilles histoires sont oubliées, tu as franchi une étape de ta vie, tu te sens plus fort, plus toi-même.
- Connaissez-vous la signification des motifs ancestraux ?
- Actuellement plus personne ne connaît la vraie signification des motifs ancestraux ni comment et quand ils étaient utilisés, il nous faut tout redécouvrir. Dans la médecine traditionnelle, nous faisons des recherches instinctives: Je sais que cette plante est bonne pour telle maladie ou pour tel malade, mais, personnellement je ne sais pas pourquoi. Pour ce qui est des motifs de tatouage, c'est à peu près la même chose, nous faisons des recherches instinctives:
Tout d’abord, on recopie le modèle choisi dans un livre, puis, seulement deux ou trois jours plus tard on sent sa signification et son pouvoir qui peut être bénéfique, ou plus rarement, maléfique.
- Deux ou trois jours plus tard ?
- Sur le moment du tatouage tu ne sais rien, tu te sens un peu étourdi et ce n’est que plus tard que le tatoué et le tatoueur sentent la signification profonde du motif et leurs relations en sont profondément modifiées une relation plus forte que l’amitié s’est instaurée entre les deux êtres concernés.Mais une signification constante à tous les motifs est que c’est joli, cela fait grandir, et ça protège contre la vie.Tu repars toujours du bon pied. Quand tu es trop fiu, tu te fais un tatou. (Fiu veut dire découragé)
- Utilisez-vous une machine ?
- Non, pas de machine, nous nous tatouons nous-mêmes, avec des aiguilles à coudre que nous lions solidement sur un petit bâton.
- Quand sera votre prochaine séance ?
- Le tatouage, ce n’est pas n’importe quand, il faut une ambiance spéciale, c’est une sorte de rituel que nous ressentons inconsciemment et qui n’a rien à voir avec de la décoration de peau pour faire joli, c’est autre chose.Mais surtout avant de faire un tatouage, il est important d'être dans un moment différend, c'est une question d'ambiance, mais aussi de préparation psychologique.

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CHAPITRE 4

 Le voisin en profite pour rentrer dans la conversation, tout fier de montrer son tatouage tout neuf sur la poitrine:
- Le cœur que je j'ai fait recouvrir ici a été fait, il y a très longtemps, je devais avoir quinze ou seize ans. A cette époque je voulais être tatoué pour montrer à celle que j'aimais que mon amour pour elle était éternel.
- Et bien évidemment vous changez de tatouage car vous avez changé de compagne?
- Mais absolument pas, c'est toujours la même personne, et elle est ici à mes côtés, j'ai fait recouvrir ce cœur, non pas pour l'effacer car il restera toujours avec moi, mais plus pour avoir une marque plus esthétique, plus artistique, qui aura la même signification. Pour moi un tatouage, c'est d'abord de l'art. L'ancien était un peu rustique à mes yeux, les tatouages polynésiens sont tellement beaux que, en arrivant ici, j'ai immédiatement pensé à faire refaire le cœur qui avait bien perdu de l'éclat et de la couleur.
- Qui a réalisé ce travail?
- Cela s'est passé il y a trois jours à Bora Bora, il y a là une fille qui fait ce genre de travail, détaillé. Je lui ai apporté les différents dessins que j'avais préparés.Heureusement, elle nous a expliqué qu'il ne fallait pas faire de mélange entre les différents tikis. Certaine type de bouche doivent être associées avec certains yeux, alors que dans mes dessins j'avais un peu tout mélangé. Nous sommes parvenus à un dessin homogène, en prenant une partie de mon dessin et en choisissant dans son catalogue une autre partie, nous sommes ainsi parvenus à un ensemble cohérent qui sera absolument unique et dont je suis très fier.

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CHAPITRE 5

En visitant chaque lieu, je poursuis ma découverte des tatoueurs et me dirige vers une cahute de palmes tressées, simplement équipée d'un plancher de bois sale et d'un panonceau annonçant "tatouages traditionnels".De là, sortent deux têtes hilares, ils viennent de se faire tatouer:
- Elle:J'avais un peu peur de la douleur, c'est la première fois que j'ai volontairement mal, maintenant je n'aurai plus peur des piqûres et autres prises de sang.
-
Lui: Je ne savais pas que c'était douloureux et ça ne m'a pas gêné, la douleur n'est qu'une sensation, il faut se détendre, ne pas chercher à la combattre. J'ai fait beaucoup de sports, comme le rugby et le judo, on expérimente la douleur sous de nombreuses formes, mais jamais tout à fait volontairement. Le tatouage, c'est une approche intéressante de la douleur.
- Elle : J'ai choisi un coin que l'on peut cacher facilement, mais c'est marrant avec ce margouillat gravé sur ma cuisse, je sens que je n'ai plus peur des petits animaux qui me terrifiaient auparavant. Pour les araignées ce n'est peut-être pas tout résolu, mais les lézards ne me font plus peur, comme si j'étais protégée par le tatouage. Le tatouage c'est différent du mariage. On s'en défait plus facilement. Nous ne sommes pas mariés mais ce tatouage est un peu une partie de ce mariage sans papiers. J'ai fait ce tatouage pour avoir une petite oeuvre d'art sur moi, un symbole, et aussi pour le faire avec mon chéri..
- Lui: Mais non ce n'est pas moi qui ai entraîné ma copine dans le tatouage, c'est elle qui en a parlé la première et qui m'a donné cette idée; moi je ne savais même pas que ça pouvait faire mal; j'ai appris ça hier et cela ne m'a pas fait changer d'avis. Le tatouage occidental, je l'associais à la prison, je pensais çà comme un passage obligatoire, mais je sais que mon tatouage polynésien est tellement ésotérique. Il ne pourrait pas sortir de quelque prison.
- Lui: J'ai une bonne étoile, et par cela je la matérialise, je pourrai lui parler directement. Avant, je lui parlais en regardant le ciel, maintenant je peux la toucher, surtout dans les cas de doute, je sais qu'elle est maintenant toujours avec moi, je la retiens de force.
- Elle: En Polynésie, avoir un tatouage, ce n'est pas très original, mais quand on rentrera à Paris, on portera plutôt un signe de paix, celle qu'on a trouvée ici.
- Lui: C'est justement cet abstrait qui me plaît, ce n'est pas cartésien, dans la religion chrétienne, il y a le bien et le mal, par contre dans le bouddhisme les choses sont plus nuancées, il y a le feu utile et le feu qui tue, le feu en lui-même n'est ni bien ni mal. Les tatouages occidentaux sont directement lisibles, explicables, ceux d'ici sont fascinants, ils ont quelque chose d'ésotérique.Ce joli couple vit un voyage de noce sans papiers, ils ont tatoué leur amour mais sans que ce soit un tatouage qui dit "à ma Julie, pour la vie". Je me retourne vers le tatoueur affairé à ranger et nettoyer son petit matériel. Je m'approche. Il continue à préparer ses nouvelles aiguilles. Je l'observe.

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CHAPITRE 6

Il utilise des aiguilles à coudre du format le plus fin. Il lie avec du fil à coudre trois de ces aiguilles, sur une allumette. Il les serre bien et jusqu'au bout, ne laissant apparaître de la surliure que les trois minuscules pointes, parfaitement égalisées. Il fixe ces aiguilles montées sur la partie vibrante d'un rasoir de voyage, toujours au moyen du fil à coudre. Il sort d'un sac une capsule de bière propre qu'il pose à côté de la bouteille d'encre de chine noire. Il se tourne vers moi. Il m'attend. Il sait que je suis venu pour le rencontrer et non pour me faire tatouer, c'est un de ces hommes à qui il est inutile de se présenter, il savait déjà... Pourtant c'est avec bonne grâce qu'il se prête aux confidences:
-
Mes amis pensent que je suis Marquisien, pourtant je suis originaire de Tahaa. Il y a douze années environ, j'ai commencé tout seul à tatouer les copains, puis, trois ans plus tard, avec mon inséparable copain, nous avons commencé la réalisation de nos tatouages personnels. Il me tatouait, et moi je le tatouais.
-
Ensuite ?- L'année suivante mon copain est allé à Papeete pour acheter un rasoir de voyage et nous avons alors eu une machine à tatouer. Cela a changé notre manière de tatouer. Avant la machine, nous faisions cela à la main, en attachant les aiguilles sur un bâton. Nous avions la sensibilité, et cela a été immédiat de travailler à la machine. Puis il y a eu le festival des arts aux Marquises, à Nuku Hiva, nous avons présenté quinze tatoués, nous étions les seuls tatoueurs des Marquises à ce festival.
- Quel est ton idée du tatouage ?
- Du polynésien, toujours que du polynésien, j'ai fait un mélange entre le tatouage marquisien et tahitien, je prends des motifs traditionnels que je tatoue à ma façon, je réalise toujours des tatouages originaux, je ne fais jamais deux fois le même. Par exemple, un touriste me demande une tortue que j'ai sur le cahier, je vais la réaliser un peu mieux, elle sera toujours un peu plus jolie sur le client que sur le cahier. Tu vois dans l'ancien temps, il y avait la création et la tradition, maintenant il y a la perfection, l'imagination, et l'évolution; c'est un tout. Quand on me demande de parler d'un tatouage, je dis simplement admire et c'est tout parce que ça, c'est de l'art.
- Comment cela ?
-
Pour moi, le vrai tatouage, il faut en premier lieu bien réfléchir, et enfin l'accepter profondément. Le tatouage ce n'est pas pour faire beau, c'est pour prouver notre vraie identité culturelle. Du temps de nos ancêtres, si tu n'étais pas tatoué, tu étais rejeté de la société, c'était obligé, obligé, obligé. Maintenant c'est au tour des jeunes de se tatouer pour que notre peuple se retrouve, mais avec de l'art. C'est pour cela que, quand je vois les nouveaux tatoueurs, je suis content de ce travail car je sens que plus nous serons tatoués, mieux nous serons, dans notre identité de polynésien.
- Es tu content de cette nouvelle génération ?
- Oui, très content, et il y a une chose que j'aimerai leur transmettre, c'est mon expérience avec mon jeune frère: Je l'ai tatoué, tout un côté, et j'en ai fait mon chef d'œuvre. Comme c'était mon petit frère, j'étais sûr de toujours le revoir et je n'ai pas compté, ni mon temps ni la qualité des motifs qu'il a eu.
- Dans la pratique, comment cela s'est-il passé ?
- A ce moment là, je ne travaillais pas et j'ai pu consacrer tout mon temps pour lui, tous les jours, et même toutes les nuits. Le matin je le tatouais, je commençais par dessiner les dessins dont j'avais rêvé pendant la nuit, puis je faisais le remplissage. Au bout de quelques temps, il y avait des rêves forts, des milliards de dessins qui se bousculent dans ma tête. Plus j'avançais dans le travail, plus il y avait des dessins nouveaux, c'était magique, c'était fantastique, cela venait tout seul. Et le matin je n'avais pas à chercher, il suffisait que je choisisse l'un des dessins que j'avais vu pendant la nuit et c'était fort, vraiment très fort. Chaque jour cela montait encore plus fort, jusqu'au jour ou j'ai arrêté, et cela s'est calmé. Maintenant ma création est moins forte bien qu'il reste toujours quelque chose de ce tatouage marathon..
- Tu as vécu une expérience hors du commun, n'est ce pas ?
- Je crois que c'est pareil pour tous, si tu te donnes à fond, et que vraiment tu y crois, là, tu montes, tu montes, c'est comme Gauguin ou Picasso, ils ont tout donné, c'est ça l'art, c'est quand tu es tout au bout que ça vient, là tu es dans le chef d'œuvre, tu deviens l'art.
- Combien de temps a duré cette expérience?
-Trois mois, tous les jours, sans une exception, trois mois, de huit heures à trois heures de l'après midi. La création cela venait le soir et la nuit. Le matin je savais chaque fois quoi dessiner. C'est ça que je veux dire à ceux qui commencent il faut beaucoup de courage, et il faut qu'ils s'attachent à un chef d'œuvre, au bout d'un certain temps, ils vont être fou de leur art. C'est comme si c'est quelqu'un d'autre qui te donne les motifs.
- Quelqu'un d'autre ?
-
On va me traiter de fou, mais je pense à quelque transmission ancestrale, ou autre chose comparable, mais que je ne connais pas. Quand je suis dans mon chef d'œuvre, ce n'est plus moi qui travaille, je ne suis plus le même, je suis transformé, c'est fort, ça monte. Après, quand je regarde le travail qui avance, je sais que ce n'est pas que moi qui ait fait ça.

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CHAPITRE 7

Je suis depuis peu à Huahine, l'île au féminin, l'île dotée d'une baie tournée vers la grande et distante Tahiti, Huahine l'île double.J'ai acheté quelques crayons feutre noirs et je commence à me dessiner dessus des motifs copiés ici ou là. Le résultat est pour le moins bariolé.- Cahier brouillon !!! Me lance la fille du directeur de l'hôtel, en pointant du doigt mes essais.
Une gamine de neuf pommes, ronde comme une brioche. Pourtant "cahier brouillon" attire comme des mouches tous ceux qui, eux aussi... Tattoomanient.
- Pourquoi avez-vous choisi un papillon ?
- Parce que c'est léger, joli et féminin, c'est ce qui me ressemble le plus.Ce n'est pas un motif traditionnellement Polynésien, mais il a été traité avec le style d'ici, en y intégrant des formes d'art local, et il a été réalisé ici, il est pour moi absolument Polynésien 
- Quelle était votre attitude juste avant le tatouage ?
- Je n'avais absolument pas peur de la douleur car je me suis bien préparée, je savais que ça allait être douloureux, mais comme j'en avais vraiment envie, je savais que ça valait le coup de souffrir un peu.Quand on s'investit, il y a toujours quelque chose qui fait souffrir, comme en amour ou dans le travail, mais il faut savoir ce que l'on veut.
- Et maintenant que vous avez ce papillon, quelle est votre attitude ?
- Et bien je pense à ce que disais Coluche qui disait qu'il fallait tout essayer pour ne pas mourir idiot, mais moi je pense qu'il ne faut pas tout essayer, mais presque. Je ne me laisserai jamais aller ni à l'homosexualité, ni aux drogues dures, mais tout le reste, oui, j'ai soif d'apprendre, j'aime la découverte, je suis un peu une exploratrice. C'est comme ça que j'ai fait la moitié du tour du monde pour passer quinze jours de vacances ici. C'est douloureux vingt trois heures d'avion, mais ça aussi je le voulais.Nous sommes réunis assis sur la plage le regard tourné sur les dernières cendres du coucher de soleil, l'heure grise. Tout devient uniformément gris, ton sur ton, gris souris sur plus franc, gris pâle dans le ciel encore , ici ou là, parfois encore, craquelé d'un feu souterrain. Les conversations vont et viennent, et après le papillon de nuit vient bien évidemment son ami.

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CHAPITRE 8

C'est pour marquer ma différence, je pense différemment, je vis différemment, et je veux marquer ça. A Cannes, je suis rentré dans une boutique de tatouages avec un ami qui en voulait un. Je suis allé dans ce tattoo shop pour l'accompagner, mais je n'ai rien trouvé qui me plaisait, je voulais quelque chose de différent et ici, je l'ai trouvé.
-
Est-ce ta première visite ?
- Je suis venu déjà deux fois à Papeete, je suis allé à la recherche de tatoueurs, mais la seule image d'avoir à rentrer dans un immeuble m'a repoussé, ce n'est pas la Polynésie ça.Les petites îles, c'est calme et agréable, on se sent détendu, c'est une question d'ambiance.
- Et alors, ça fait mal ?
-Non, ça pique tout simplement. Quand j'étais adolescent, je faisais pas mal de sports de combat ou l'on apprend à contrôler sa douleur, pendant le tatouage, j'ai fais la même chose, j'ai contrôlé cette douleur et je l'ai transformée en sensation de froid.
- Et en sortant ?
-
J'étais content, j'étais très très content, j'ai fais attention de ne pas le salir, puis quand j'ai pris ma douche je l'ai savonné tout doucement en lui parlant, ça fait vraiment plaisir, je ne sais pas trop comment le dire...Et puis mon tatouage est signé, c'est un charme en plus, c'est quelque chose de chouette, je porte vraiment une oeuvre d'art.
- Te sens-tu changé?
- Non pas du tout, je n'ai absolument pas changé parce que j'ai un tatouage, c'est simplement quelque chose qui symbolise mon passage en Polynésie. Quand je suis arrivé sur le territoire, je ne connaissais rien d'ici, mes premières impressions fortes ont été les odeurs de fleurs et les gens tatoués, j'ai trouvé ça magique. Mon tatouage c'est prendre un peu de la magie d'ici avec moi.
- Tu emmènerais de la magie d'ici ?
-
C'est un peu comme quand j'étais en Égypte, ou j'ai rencontré une autre mentalité, un autre art de vivre, l'accueil incroyable des musulmans, j'en ai rapporté des nombreux souvenirs que je collectionne chez moi.Mon tatouage Polynésien c'est un souvenir d'ici, dans trois mois je rentre en France, mais avec ce motif polynésien, j'aurai chaud au cœur tout le reste de ma vie. Le papillon et son ami, en racontant leur histoire ont laissé les dernières lueurs du crépuscule s'éteindre, au loin un ukulélé suspend le silence soudain.

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CHAPITRE 9

Dans la nuit, nous ne distinguons plus très bien qui va, ou qui vient au bord du lagon. J'avais remarqué un joli lézard sur la cheville d'un autre compagnon de veillée. Son comportement est agité, il se lève parfois, va faire un tour, revient s'asseoir. Je l'interroge sur son "tatau api" ? (Tatau : Tatouage. Api : Neuf). Il était impatient de raconter son histoire:
-
Il y a très longtemps que je voulais un tatouage, mais je n'ai jamais trouvé l'opportunité de le faire en France car je voulais quelque chose de bien précis et n'ai trouvé personne qui m'en fasse le dessin. C'est aussi pour une question de mode, dans mon métier, tous les chauffeurs ont des tatouages et j'en voulais aussi un.
-
Quel était ton dessin ?
-
Je voulais un clown qui pleure et qui jongle avec deux boules, l'une qui représente le Yin et Yang et l'autre qui porte le signe de peace and love.Cela représente ma part de folie, qui est capable du meilleur comme du pire.Pourtant, ici, je voulais absolument un motif polynésien pour marquer mon passage. Ce lézard, lui-même tatoué d'une tête de tiki, est suffisamment délirant pour exprimer la même chose.Et puis quand j'ai vu le dessin du lézard dans le catalogue, j'ai tout de suite su que c'était lui qu'il me fallait mais j'ai voulu aussi le modifier pour qu'il me soit absolument personnel. Je ne supporterai pas d'avoir un tatouage stéréotypé.
-
Quels sont tes sentiments vécus au cours de la séance de tatouage?
- J'ai eu mal, très mal, pendant toute la séance, j'ai eu peur aussi, je me demandais si ce tatouage allait être bien réussi, si il allait bien m'aller, si il allait être de la bonne dimension. Ce n'est pas évident à décrire comme sensation, c'est électrique, ça rentre tout droit jusqu'au cerveau.
- Est-ce ton dernier tatouage?
- Mais non, bien au contraire, je pense déjà au prochain, et puis cette douleur se grave dans ma mémoire autant que l'encre se grave dans ma peau. J'en ai profité pour admirer le magnifique paysage que j'ai autour de moi, je jure bien que celui là je ne l'oublierai jamais.
-
Voudras tu encore un studio au bord du lagon?
- Il n'y a pas que les paysages physiques qui m'attirent, si mon prochain tatouage se fait dans un studio occidental, je trouverai bien quelque chose pour le sublimer.
- Quelle est pour toi la signification de ce lézard?
- Il faut voir comment il monte sur ma cheville, il est comme moi, c'est l'ascension, il monte, il apprend des choses. Dans la vie il faut toujours découvrir, voyager, aller voir plus loin, aussi bien dans les loisirs que dans le travail, c'est comme ça que je suis ici, et c'est comme ça que mon lézard grimpe sur ma cheville.

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CHAPITRE 10

Un immense polynésien que les clients appellent mange-nous vient s'asseoir au groupe. Il est un puits de science, il aime s'exprimer. Le cannibale chéri brille tout naturellement, mondain, élégant, avec le mot qui fait détend. Il arrive. Le silence se fait, tout naturellement;
- J'aime ma culture, cela veut dire que j'aime tout ce que nous vivons, la danse, la sculpture, la pêche, la maison, les histoires. Je suis depuis très longtemps à la recherche de la connaissance de l'intérieur de ces choses, de leur origine. J'ai ainsi travaillé avec le grand tahua, qui est actuellement aux Fidji, il a étudié beaucoup, il a été tatoué aux Samoa. J'ai aussi travaillé avec le grand prêtre marcheur sur le feu. Il m'a appris beaucoup de choses, le prêtre doit se purifier pendant quelques semaines avant de pouvoir officier cette cérémonie. Ce Tahua a reçu ce don en provenance de l'île de Huahine.
- Est-ce riche en traditions, Huahine ?
-
A Huahine il y a un américain qui a fait énormément pour la culture, il a écouté les vieux, il a relevé les marae (temple polynésien) et les pièges à poissons d'origine néolithique. Mais, maintenant, les gens ne se sentent plus concernés. Ou bien, trop peu. Les jeunes se sentent attirés par le modernisme, pourtant il faut qu'on les fasse réfléchir et qu'ils se mettent à l'écoute des anciens.
- Les jeunes ne s'intéressent pas aux traditions ?
-
Dès que tu parles de culture, on se moque de toi, pourtant c'est cela qui intéresse les touristes. Par exemple, ils me demandent souvent si nous pratiquons encore notre religion. Je leur répond qu'on est très religieux et que notre religion est le christianisme, ils prennent alors l'air un peu déçu.
- Déçus, les touristes ?
- Je leur dis alors qu'on avait un dieu, et même beaucoup de dieux, le créateur Taaroa, Oro le dieu de la guerre et Hina la déesse. Mais en fait si on réfléchit, on retrouve la trinité, c'est comme le Père, le Fils et le Saint Esprit. Je ne crois pas que cela était mauvais, et si on voulait les faire revivre, ce serait possible, sans pour autant revenir aux temps anciens.- Ainsi tu pense faire revivre la trinité polynésienne ?
- Il existe toutes sortes de religions, Bouddhisme, l'Islam, le Christianisme, elles disent en fait toutes la même chose. Les missionnaires sont arrivés avec leur religion, leurs lois, leur bible. Notre culture est devenue purement livresque, plus personne ne connaît la vérité, qui n'est jamais dans les livres. Regardes combien il y a de livres qui disent des choses contradictoires, et même sur la religion ou sur le tatouage.
- Tu as dit tatouage ?
-
Le tatouage c'est en premier la résurgence de nos tradition, mais avant c'était essentiellement les nobles et les guerriers qui portaient les tatouages. C'était le signe de reconnaissance d'appartenir à telle ou telle île, je porte ces tatouages par fierté d'appartenir à mon Île. Ici, les tatouages de mes avant bras représentent Huahine: Au centre on remarque les pièges à poissons, du coté de la main, ce sont les dents du grand requin qui protège l'île, et enfin, du côté des bras, les pointes représentent la montagne. Tout ceci ce ne sont que des mots, si tu veux, demain matin nous allons sur le motu pour assister à une vraie séance de tatouage local.
-
OK, rendez-vous est pris.

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CHAPITRE 11

Il est bien tôt le matin quand mes nouveaux amis polynésiens viennent me prendre, je termine en vitesse mon déjeuner tant frugal que matinal, le soleil n'est pas encore levé, il est tout juste six heures.
- Un tatouage de qualité se faut le matin car la peau dort encore et le sang est pâteux laisse tomber l'imposant tatoueur. Il est habillé d'un grand paréo qui lui couvre les épaules et masque en même temps un gros panier qu'il garde serré sous le bras. Tout cet accoutrement le rend encore plus impressionnant. Nous voici en chemin vers le motu, (îlot), nous sommes trois, le tatoueur, le candidat au tatouage et moi-même. Nous passons en équilibre sur les poutrelles rouillées du vieux pont et nous nous arrêtons sous un groupe d'arbustes à quelques pas du lagon. Le coin est splendide, les dégradés de couleurs si polynésiennes viennent saturer l'imaginaire. Une brise tiède ride seulement la surface de l'eau parfois éclaboussée d'un bouillonnement cela vit fort au lever du soleil. Le coin est bien "habité": quelques pierres plates forment un rond autour d'un foyer éteint. Le tatoueur s'installe à terre, prépare ses affaires. Son client s'assied, pose sa cheville sur la cuisse du tatoueur. Le dessin consiste en quelques simples lignes de montage, essentiellement des alignements qui lui permettent de faire un travail "en ligne". Il tatoue avec une machine dite "Tahitienne" et qui est composée d'un rasoir de voyage modifié afin de mouvoir un bâtonnet sur lequel sont surliées trois aiguilles à coudre du modèle le plus fin. Il tatoue à main levée un rond d'épaule qui a été réalisé en trois séances: tout d'abord la partie centrale, qui écrit en de grandes lettres décorées et maquillées, le mon du client. La seconde séance permit de réaliser une tortue encadrée de deux tikis, l'un masculin et l'autre féminin. Nous assistons à la troisième séance qui permit de faire la réalisation du soubassement, et qui représente une figure abstraite à base d'un thème marin. Il continuait à tatouer, le calme régnait, interrompu par le bruit de la machine, le client serrait les dents, quand un groupe bruyant et moqueur envahit le lieu.Un feu est immédiatement mis en route, nous allons manger du poulet grillé, la préparation du repas est longue, il n'est que 9h30, et nous allons manger vers onze heures... Après avoir terminé le soubassement du rond d'épaule, le tatoueur disparut, laissant tout son matériel sur le paréo: il est parti nager un peu.
- Tatouer est un exercice qui demande une attention soutenue, l'effort n'est pas physique, mais il est fatiguant, commente le tout nouveau tatoué qui ne quitte des yeux sa nouvelle peau. Le second candidat porte sur le bras gauche deux lignes horizontales entre lesquelles sont tracés quatre grand cercles. Le tatoueur a la mission de terminer le bracelet.Il commence par dessiner une tortue sur le côté extérieur. Cette tortue a un air de famille assez net avec la tortue de l'épaule du premier client, c'est le style de ce tatoueur, de la même façon, les deux tikis des deux sexes représentés de profil, dos à dos, sont un motif caractéristique du tatoueur.Après avoir dessiné un motif dans chaque rond existant, il s'est attaché à tout remplir au moyen de motifs variés: triangles, rayures etc... Pourtant, puisque tout est réalisé entièrement à main levée, il ne faudra pas exiger une parfaite régularité. Ce qui est d'autant plus appréciable car cela différentie bien l'œuvre de chacun, dans le mouvement global qui définit le style de l'artiste.Le client s'affaire maintenant autour du feu, son tatouage tout neuf lui donne des ailes, il est content. Le tatoueur range ses affaires, nous allons manger: du pain, des boites de pâté et corned beef, et quelques cuisses de poulet deviennent un repas de fête, mais sans alcool, il est presque midi, du soda et du jus frais, qui accompagne ce bien rustique pic nique, semble parfait, il doit faire bien chaud au soleil, mais, à l'ombre, avec une petite brise de mer, cet espace est idéal.

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CHAPITRE 12

Un peu à l'écart du groupe des grands copains , tous tatoués par l'artiste présent, il y a un homme qui reste assis, silencieux. Profitant d'une accalmie dans le show du tatoueur, je me rapproche de lui, nous parlons sans bruit. Tout le monde est plus ou moins assoupi, le tatoueur sommeille, à quelques distances sous un autre groupe d'arbustes.Il me raconte que son tatoueur à lui est un vrai tahua, qu'il a le visage tatoué et qu'il est le meilleur des tatoueurs tahitiens, il lui a tatoué la jambe gauche.- Il est fort tu sais, quand on le regarde travailler c'est incroyable comme il est inspiré, il n'hésite pas, il va vraiment très vite.Là, sur le côté de la jambe, on voit un plat de fruit, un grand plat en bois, mais avec une tortue dedans. De chaque côté, ce sont les poignées du plat.
- Tu mets la tortue dans un plat, c'est parce que tu veux la manger ?
- Oh mais oui, je veux bien la manger, c'est vraiment bon ça, et tu sais un pêcheur tahitien, quand il peut attraper une tortue, il ne la laisse pas repartir, il pense au bon repas qu'il va faire. Mais, aussi, ça c'était avant, parce que maintenant c'est interdit.- Penses-tu te faire encore tatouer?
- Oui, je vais en faire encore et encore,, parce que cela me rend content, très content.
- Comment cela, très content ?
-
C'est presque impossible à dire pourquoi, mais, à titre d'exemple, si tu vois comment les touristes regardent nos tatouages, tu te sens fier d'être regardé comme ça. Tu sais et tu comprends que si tu n'avais pas ce tatouage, ils ne te regarderait même pas. C'est cette admiration des autres qui me rend très content. Avec le tatouage et les autres qui te regarde, tu te sens plus fort, et mieux en dedans, mieux en toi-même.

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CHAPITRE 13

Musicien, poète, danseur, chorégraphe et tatoueur, Il est mince. Son sourire est avenant, mais difficile à décrypter tant son tatouage facial est impressionnant, comme hypnotisant. Au bout d'une heure, on peut découvrir l'humain caché derrière ce masque guerrier: Un artiste sensible jusqu'au bout du raffinement.
- Comment as-tu commencé à te tatouer ?
- J'ai reçu mon premier tatouage en 88, juste après mon service militaire, c'était la jambe droite, cette jambe a été tapée de façon traditionnelle. Parfois l'encrage n'est pas très bon, et c'est douloureux, vraiment douloureux. Cela a été tapé avec des dents de requin taillées par un copain qui fait de la gravure sur nacre. A Tahiti, il y a beaucoup de grands tatoués, mais on ne les voit pas beaucoup, parce qu'ils sont tout au fond, après la fin de la route, sur la presque île inaccessible. On appelle Tahiti iti la presque Île, iti, c'est petit.
- En tant que tatoueur quelle est ta plus forte impression ?
-
C'était au mois de Mars dernier, je suis parti pendant deux semaines en Nouvelle Zélande, pour la promotion du tatouage Maohi. Cela a été fabuleux, les neozélandais sont amoureux de nos tatouages, c'est surtout les motifs qu'ils recherchent. Je tatouais pendant les Week end, et il y avait constamment cinquante personnes à me regarder faire, et dès qu'un tatouage était terminé, il fallait recommencer avec un autre, et ceci sans discontinuer, de 9 heures le matin à 18 heures. Je pense aussi que mon tatouage facial devait réellement les impressionner, car le tatouage facial c'est réellement Maori.
- Ton visage aussi a été tatoué en traditionnel ?
- Ma jambe droite est la seule qui ait été tatouée en traditionnel, mon visage, le dos, le collier, le bras et la jambe gauche ont été tatoués avec la machine. Le visage a été réalisé en 88, pour la première fois, puis trois fois je l'ai fait repasser pour raviver la couleur. Le tatouage facial cela impressionne tout le monde, il y a ceux qui aiment et d'autres qui me voient comme un diable. Pourtant maintenant le facial est devenu plus courant, tout le monde me copie, en 88, nous n'étions pas beaucoup avec le visage tatoué.
- Tout le monde te copie, qu'en penses-tu ?
- J'aime bien qu'on me copie, cela fait revivre notre culture.Dans l'ancien temps ceux qui avaient le visage tatoué, étaient les chefs, ton tatouage facial, il faut le mériter, c'est important que les jeunes se tatouent eux aussi, même le visage.  J'ai aussi décidé de me faire tatouer le reste du visage, mais avant il faut que je termine de tatouer le reste du corps. Je vais faire ça avec le Tahua qui a déjà commencé à me faire le bras droit.
- Comment as-tu choisi ton tatoueur ?
-J'ai choisi un tatoueur qui met en valeur la tradition, quand il fait un tatouage sur un touriste, il fait de l'art, mais quand il tatoue un Maohi, il va chercher la puissance du mana qu'il détient.
-
De quel mana parles-tu ?
-
Ce tahua est complètement tatoué, alors les ancêtres se reconnaissent en lui, ils vont lui donner le mana, le pouvoir de dessiner sur les autres. Mais attention, ce n'est pas en se faisant tatouer tout le corps que tu vas automatiquement obtenir ce mana; c'est nécessaire, mais cela ne suffit pas. Par exemple je me suis penché avec beaucoup d'attention sur la recherche de ce mana, et pendant trois années, je n'ai pas bu une seule bière, ni fumé, ni du bison (tabac à rouler), ni du paka, (cannabis) et ni pratiqué aucune fois l'acte sexuel, ni avec une femme, ni encore en solitaire.
- Cela parait bien difficile, n'est-ce pas ?
- C'est dur, mais cela rapporte beaucoup: maintenant je sais composer mes chansons, la musique et la chorégraphie, cela m'a aussi donné la force de tatouer dix danseurs, même sur le visage. Maintenant je vis normalement, sans restriction. Je continue à créer, par exemple, ici au théâtre, je suis en train de travailler sur la chorégraphie pour le prochain Heiva. (Festival tahitien de juillet).

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CHAPITRE 14

En ce matin, il fait déjà trop chaud, et je déambule, les bras chargés, de retour du marché. Je rencontre un américain, déjà rencontré dans quelque hôtel, qui m'attrape, et qui m'invite à un peu d'ombre sous un porche.Après les banalités d'usage je le questionne sur sa destination, Moorea, Bora Bora ou encore les Marquises ?
- Pas question je reste à Papeete, Mon Dieu, que j'aime les filles de Tahiti !!!
- Mais que c'est cher dit-il en retournant ses poches. Vides.Je pense qu'il a dû abuser de tous les casinos.
-
Mais non c'est les filles !!! Aïïïaaaa....

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CHAPITRE 15

Il est l'heure de l'apéritif, je rentre dans un bar avec du monde au comptoir, et, enfin, je me trouve, côte à côte avec un gaillard qui montre un tatouage tout neuf, et, inévitablement, je lui demande comment cela s'est-il passé ?
-Très bien, je pensais que cela était douloureux et non. Je pensais que cela était dangereux pour la santé et je suis rassuré. Et je m'attendais à une épreuve, quand cela n'a été qu'une formalité.Bien sûr ça pique un peu, oui, à un moment cela a même été assez désagréable, mais très peu de temps, le pire c'est au début, après on se détend et on n'a plus mal. Pourtant quand ma femme viendra me rejoindre, je lui conseillerai de s'en faire faire un, car je sais que c'est parfaitement supportable.- Pourquoi un tatouage sur cette cicatrice.
-
J'avais quatre ans quand j'ai été brûlé et quarante sept ans plus tard, je décide de me faire un tatouage, deux fleurs rouges.En fait l'idée vient de ma femme, elle a acheté le guide de Tahiti et ses îles, et a appris qu'à Tahiti on savait bien faire des tatouages, elle m'a dit: Pourquoi pas un tatouage sur la poitrine ?
-
Votre réaction ?
-
Ce qui m'est immédiatement venu à l'esprit quand ma femme a parlé de tatouage, c'était une fleur cela a été évident, une fleur ou deux, je ne savais pas encore .Pour moi, la fleur représente ma femme, ou les femmes car je les aime toutes, mais ma femme par dessus toutes les autres.Ce tatouage est mon cadeau pour elle, pour nos trente deux années de mariage. Maintenant, chaque jour elle verra écrit sur ma poitrine ce je t'aime que je lui dit avec ces fleurs éternelles.
- Pourquoi deux fleurs ?
- Oh, je ne sais pas, mais c'est sans doute avec la deuxième fleur, qu'on commence un bouquet.

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CHAPITRE 16

 Bora Bora, l'île mythique par excellence, belle, tellement belle vue du ciel. Décevante en elle même, toute sa splendeur est dans son lagon. Parfaitement navigable, offrant de nombreux abris, le lagon de Bora est sans doute la perle du Pacifique, car c'est encore du lagon que monte ce vert fluorescent qui fascine.Bora Bora c'est aussi l'Île des artistes tatoueurs: Il habite une charmante maison, à l'opposé du quai des ferries. Est il Polynésien ? Seulement de culture car il est venu à Tahiti, dans le même mouvement que ses parents, il avait 18 ans, il passa alors son bac, et rentra au Centre des Métiers d'Art de Tahiti.
- Quelle a été ta première image forte en arrivant à Tahiti ?
- Avant de venir ici, Tahiti, c'était pour moi: Les vahinés et les cocoteraies, pourtant, une fois arrivé ici, ce qui m'a fait craquer c'était les tatouages. C'est une véritable découverte, c'est une nouvelle forme d'expression. En France le tatouage est figuratif.
- Comment as-tu commencé à tatouer ?
- J'ai commencé à tatouer au centre des métiers d'art avec quelques copains. J'ai dû rester deux ou trois ans sans être tatoué et en tatouant les autres..
-
Comment as tu décidé de recevoir ton premier tatouage ?- Je crois que le tatouage est toujours un coup de tête, en fait c'est une tatoueuse de passage qui m'a dit: veux-tu un tatouage ? Elle m'a montré son book, il y avait de superbes photos, pourtant j'ai été déçu par l'irrégularité de son travail. J'ai fait ensuite retoucher ce tatouage par un copain, qui était lui aussi fatigué, et a encore fait un travail irrégulier. Je viens tout juste de demander à une autre tatoueuse qui vient de s'installer à Bora Bora, de régulariser la longueur des pointes et d'augmenter le motif.
- Et ton second tatouage ?
- Je me suis tatoué moi-même la jambe droite, parce que je suis gaucher. Et le premier a été la tortue sur la malléole. - Mais cela fait particulièrement mal cet endroit là, non ?
- Je le voulais là, et je n'ai pas tenu compte de l'éventuelle douleur ou difficulté de réalisation. J'ai tatoué cette tortue sur la malléole à cause de sa forme qui lui donne un volume réel.
- Quelle machine utilises-tu ?
- J'ai commencé pendant environs deux années avec la machine artisanale bricolée avec un rasoir de voyage, mais j'en ai eu vite assez, et j'ai acheté une machine professionnelle. Il me semble impératif d'avoir du bon matériel si on veut faire du bon travail. Enfin, dernièrement je viens de m'équiper d'une machine américaine, nettement meilleure que la machine française que j'utilisais avant.
- Es-tu tatoueur ou illustrateur.
- Le tatouage n'est pas la seule chose qui me plaît, en fait je suis bien plus un illustrateur, j'adore absolument faire ça. J'aime aussi dessiner des tee shirts, des affiches. Ou encore la peinture, je m'éclate vraiment en peignant, les couleurs c'est fabuleux, c'est réellement une autre dimension.
- Par exemple ?
- Je tatoue un ami qui est peintre et sculpteur, et c'est agréable de le tatouer parce qu'il sait bien ce qu'il désire, la spirale sur son bras est le motif de Bora. Comme la spirale de la tortue de la malléole de mon pied, on retrouve la spirale. Personne ne sait exactement son origine, certains disent que c'est la représentation d'un coquillage, d'autres disent qu'ils s'agit de la spirale de la vie, que chaque petit trait qui la rythme marque une date, un point de repère dans l'existence
.- Que penses-tu du pouvoir ou de la magie des symbole ?
- Il existe dans l'art du tatouage et dans les motifs tribaux quelque chose de magique, de mystique, c'est fondamental. Pourtant, il ne faut pas imaginer faire cela à un touriste qui passe trop peu de temps avec le tatoueur. Le touriste veut un souvenir, il veut enrichir son séjour par une séance de tatouage, c'est fort comme vécu. Mais pour les symbole magiques, il faut un contact plus lent, plus approfondi que la démarche directe du touriste.Et puis je ne grave jamais un symbole négatif, jamais rien qui ne soit pas harmonieux. J'estime qu'on n'a pas le droit de graver dans la peau des images sales ou violentes ou encore peu harmonieuses. Il n'y a que le positif qu'on ait le droit de graver  puisqu'en définitive l'important est bien plus le moment que le résultat.
- Comment cela ? Le moment plus important que le résultat ?
- La plupart du temps, j'oublie le tatouage mais je n'oublie absolument pas le moment pendant lequel cela s'est passé. Les gens ne sont pas de la viande, c'est la relation qui s'installe pendant la séance de tatouage qui va faire toute la différence. Il y a surtout le moment qui importe, si le moment n'est pas bien choisi, le tatouage sera mal intégré. Si par contre le moment est bien choisi, le tatouage sera harmonieux. Bien plus fort encore, je garde souvent des relations avec mes anciens clients, ils écrivent, ils reviennent me voir, à la fin on mélange tout: L'art, la relation et le souvenir d'un moment fort.
- Et les moments ou les tatouages ratés ?
- Je ne ferai jamais quelque chose que je n'aime pas, du genre diable, tête de mort ou toute chose moche. Là je refuse. On ne doit pas faire quelque chose de moche. Par contre il y a des idées qui ne te disent rien, qui te laissent neutre, mais qu'on peut tatouer pour suivre l'envie du client. Par exemple un américain est venu me demander de lui tatouer une tête de bœuf car il était éleveur. J'ai fait mon travail et il était content. C'est cela qui m'a rendu aussi content mais je n'ai pas vraiment pris mon pied en tatouant une tête de bœuf. Enfin il existe des gens que je ne peux pas tatouer, cela m'est arrivé bien des fois de refuser de tatouer des gens , parce que je les sentais mal, et je ne sacrifie pas mon art.
- Tu n'acceptes pas de concession ?
- J'ai tout un tas de motifs américains, je ne les propose jamais, je n'aime pas le figuratif, il faut du symbole, il faut de l'harmonie, cela doit avoir un sens et embellir le corps. Je ne crois pas qu'un tatouage figuratif puisse embellir le corps. Mon style de tatouage c'est le tribal et que ce soit Aztèque, Maya, Nord Américain ou encore Polynésien.  Là ou réellement je ne fais pas de concession c'est qu'on ne peut pas tatouer par boulot simplement. On doit y trouver son plaisir.Cette première rencontre d'un tatoueur à Bora Bora semble intéressante, il semble que la quantité, la qualité et la diversité des tatoueurs se trouve ici, à Bora. Je continue mon pèlerinage et faisant le tour de l'île. A vrai dire Huahine offre des paysages plus variés, elle est peut-être la plus belle des île de la Société. Bora Bora est incontestablement le plus beau des lagons. Il vaut mieux louer une barque plutôt qu'une voiture. Tout se passe au  lagon. C'est là, sur une plage, que je rencontre un jeune tatoueur, lui aussi sorti de l'école  des métiers d'art, il ressemble à un bon élève. Son profil est la rigueur, il aime réaliser des copies rigoureuses d'objets  anciens. Pourtant en observant ses carnets de croquis, on se rend facilement compte qu' il est aussi capable de faire preuve d'une créativité riche et élégante.
-Tu te présentes comme sculpteur, n'est ce pas ?
- Je fais de la sculpture des arts du Pacifique, sur tous les supports: Du bois, de l'os, des cailloux Je sculpte aussi des gros cailloux. Près de la machine à tatouer j'ai un petite sculpture en os de baleine, il est d'influence Maori de Nouvelle Zélande. J'aime bien l'art Maori. J'aime bien ce qui bouge. Dans le tracé Maori, il y a deux motifs, l'un qui est noir et l'autre qui est blanc. Le blanc fait ressortir le noir et inversement. En fait tu as deux motifs à la fois. Un exemple en est le motif que j'ai tatoué sur la jambe de mon frère. On pourrait aussi bien sculpter ce type de travail en gravant le blanc en creux et en peignant le reste en noir.
- Tu as tatoué ton frère avec des motifs Maori, est-ce une passion pour toi ?
- Oui, l'art Maori  est vraiment grand, tu as souvent un grand tiki, ensuite tu en as un autre là, puis encore un autre, tous imbriqués les uns dans les autres, superposés. J'aime bien ce qui est difficile à travailler.
- Sculpteur, tatoueur ou comment pourrais-tu te définir ?
- Je suis un simple artiste polyvalent.
- Quels sont tes projets actuels ?
- Je suis en train de construire un atelier, on va y trouver toutes les sortes de sculptures, de la peinture et le tatouage, bien sûr. J'ai envie de montrer des vraies sculptures, des vrais tik