Ce texte est issu de 22 rencontres disparates mais amusantes, étonnantes
ou encore surprenantes...
Le texte original est paru dans la Dépêche de Tahiti, édition du Dimanche
durant les années 1995 et 1996
CHAPITRE 1
Il est plutôt grand, un mètre quatre vingt, sa peau est bleu-noire, laissant
par contraste un impressionnant dessin en clair, aux volutes magiques.
Son regard n'a rien d'amical, je sens son irritation à fleur de culture.
C'est ma première rencontre avec un "pro", il déclame, le ton
altier: - Je suis l'un des premiers tahitiens de la nouvelle génération entièrement
tatoués, j'ai fait le choix de devenir entièrement tatoué suivant la tradition
de mes ancêtres. Je travaille toujours avec deux machines que j'équipe
d'aiguilles neuves. Si au cours du travail l'une d'entre elle a un problème,
je n'ai qu'à changer instantanément de machine, mon client n'a pas à attendre. - Question des aiguilles? - Il est idiot de ne pas mettre d'aiguilles neuves car elles sont peu
coûteuses et s'abîment très facilement, quand on est fier de la qualité
de son travail, on utilise toujours des aiguilles neuvesJe travaille toujours
à main levée après avoir dessiné au stylo les grandes lignes du dessin.
Tous mes motifs sont ainsi uniques et originaux. Pourtant, je ne tatoue
pas uniquement des motifs Maohis, j'utilise aussi des sources d'inspiration
marquisiens ou américains, cela dépend surtout de celui qui va recevoir
le tatouage. - Comment avez-vous débuté cette profession ? - Je n'ai jamais demandé à être tatoueur, c'est une sorte de mana (force
occulte) qui m'a poussé vers ça, c'est ce mana qui appuie mes dessins.
Quand je les ai finis, il y a toujours quelque chose de plus que moi-même,
un autre signifié, c'est l'influence de ce mana.
Tatouage polynesien, tattoo marquisien, tatau maori, par Bernard Lompre a Paris
La bicoque du second tatoueur que je visite, ne diffère en rien des autres
maisons tahitiennes. Construite au moindre coût, en feuilles de carton
aggloméré qu'ils appellent pinex, en tôles ondulées, en palmes tressées
de cocotier, le tout, cloué sur un châssis de petits bois liés. Sur le
devant, des bougainvilliers dans de grands pots de fleurs alignés en gradins,
sur une structure de bois pourri. Un caniveau envahi de hautes herbes
sépare le jardinet de l'unique route du tour de l'île.Il me fait signe
d'approcher, l'esthétique de ses tatouages personnels me met en confiance.
Il m'invite par un large sourire accompagné d'un geste de bienvenue. Je
rentre. Nous parlons à voix basse. Il vient d'une île voisine, il me confie: - Je suis fils de la terre sacrée, je viens de Raïatea et cela fait huit
ans que je représente la culture et les arts traditionnels au village
des artistes, bien sûr, je suis tatoueur, mais il ne s'agit que de l'un
des aspects de ma profession qui est: d'être un spécialiste des arts traditionnels,
je présente la danse du feu, et suis l'un des principaux danseurs de l'île,
et bien sûr, je suis sculpteur. - Sculpture et tatouage n'est-ce pas un peu la même chose? - Le tatouage est plus que notre culture, c'est une réalité
des Polynésiens, un lien entre nous tous. Pourtant mes tatouages ne sont
pas complètement terminés, et comme dans la tradition Marquisienne, chaque
période est saluée par l'apparition d'un nouveau tatouage. C'est ainsi
que peu après la naissance de mon fils, je me suis fait faire de nouveaux
tatouages. - Tu tatoues avec quel type de machine ? - Je possède deux machines à tatouer, une américaine
et une fabriquée au moyen d’un rasoir de voyage. J’utilise essentiellement
la machine artisanale qui est plus légère et demande moins de maintenance
que la machine américaine. En effet la machine américaine chauffe au bout
d'un certain temps, elle est lourde et demande un effort du poignet qui
est rapidement fatigant, et en plus de ces premières difficultés, il faut
stériliser les tubes. Pour moi cette machine ne présente qu'un seul avantage,
celui de ne pas consommer de piles car elle est branchée au secteur...
Tatouage polynesien, tattoo marquisien, tatau maori, par Bernard Lompre a Paris
Au centre commercial, il y a des boutiques, un snack où, touristes et
locaux prennent leur déjeuner. Un couple voisin porte des tatouages discrets,
élégants et s'expriment dans un français impeccable. Ils sont des locaux,
elle est plutôt métissée, comme pratiquement tous les Polynésiens, mais
une légère ascendance chinoise lié au brun de son côté maori lui donne
un petit air mystérieux. Son conjoint, lui, parait complètement tahitien.
C'est elle qui parle: - Les tatoueurs professionnels tahitiens, ont des pouvoirs
de tahua, ils ont leur pratique professionnelle, mais pour nous, les tahua
ne sont plus reconnus, ils n'existent plus en tant que tel, même si eux
existent en tant que professionnels du tatouage. Maintenant on est chrétien,
on ne croit plus aux anciennes divinités comme Tohu ni aux pouvoirs des
tahua. - Pourquoi faites-vous des tatouages ? - Un nouveau tatouage, ça te remet à neuf, tu es tellement content que
toutes tes vieilles histoires sont oubliées, tu as franchi une étape de
ta vie, tu te sens plus fort, plus toi-même. - Connaissez-vous la signification des motifs ancestraux ? - Actuellement plus personne ne connaît la vraie signification des motifs
ancestraux ni comment et quand ils étaient utilisés, il nous faut tout
redécouvrir. Dans la médecine traditionnelle, nous faisons des recherches
instinctives: Je sais que cette plante est bonne pour telle maladie ou
pour tel malade, mais, personnellement je ne sais pas pourquoi. Pour ce
qui est des motifs de tatouage, c'est à peu près la même chose, nous faisons
des recherches instinctives:
Tout d’abord, on recopie le modèle choisi dans un livre, puis, seulement
deux ou trois jours plus tard on sent sa signification et son pouvoir
qui peut être bénéfique, ou plus rarement, maléfique. - Deux ou trois jours plus tard ? - Sur le moment du tatouage tu ne sais rien, tu te sens un peu étourdi
et ce n’est que plus tard que le tatoué et le tatoueur sentent la signification
profonde du motif et leurs relations en sont profondément modifiées une
relation plus forte que l’amitié s’est instaurée entre les deux êtres
concernés.Mais une signification constante à tous les motifs est que c’est
joli, cela fait grandir, et ça protège contre la vie.Tu repars toujours
du bon pied. Quand tu es trop fiu, tu te fais un tatou. (Fiu veut dire
découragé) - Utilisez-vous une machine ? - Non, pas de machine, nous nous tatouons nous-mêmes, avec des aiguilles
à coudre que nous lions solidement sur un petit bâton. - Quand sera votre prochaine séance ? - Le tatouage, ce n’est pas n’importe quand, il faut une ambiance spéciale,
c’est une sorte de rituel que nous ressentons inconsciemment et qui n’a
rien à voir avec de la décoration de peau pour faire joli, c’est autre
chose.Mais surtout avant de faire un tatouage, il est important d'être
dans un moment différend, c'est une question d'ambiance, mais aussi de
préparation psychologique.
Tatouage polynesien, tattoo marquisien, tatau maori, par Bernard Lompre a Paris
Le voisin en profite pour rentrer dans la conversation, tout fier
de montrer son tatouage tout neuf sur la poitrine: - Le cœur que je j'ai fait recouvrir ici a été fait,
il y a très longtemps, je devais avoir quinze ou seize ans. A cette époque
je voulais être tatoué pour montrer à celle que j'aimais que mon amour
pour elle était éternel. - Et bien évidemment vous changez de tatouage car vous
avez changé de compagne? - Mais absolument pas, c'est toujours la même personne,
et elle est ici à mes côtés, j'ai fait recouvrir ce cœur, non pas pour
l'effacer car il restera toujours avec moi, mais plus pour avoir une marque
plus esthétique, plus artistique, qui aura la même signification. Pour
moi un tatouage, c'est d'abord de l'art. L'ancien était un peu rustique
à mes yeux, les tatouages polynésiens sont tellement beaux que, en arrivant
ici, j'ai immédiatement pensé à faire refaire le cœur qui avait bien perdu
de l'éclat et de la couleur. - Qui a réalisé ce travail? - Cela s'est passé il y a trois jours à Bora Bora, il
y a là une fille qui fait ce genre de travail, détaillé. Je lui ai apporté
les différents dessins que j'avais préparés.Heureusement, elle nous a
expliqué qu'il ne fallait pas faire de mélange entre les différents tikis.
Certaine type de bouche doivent être associées avec certains yeux, alors
que dans mes dessins j'avais un peu tout mélangé. Nous sommes parvenus
à un dessin homogène, en prenant une partie de mon dessin et en choisissant
dans son catalogue une autre partie, nous sommes ainsi parvenus à un ensemble
cohérent qui sera absolument unique et dont je suis très fier.
Tatouage polynesien, tattoo marquisien, tatau maori, par Bernard Lompre a Paris
En visitant chaque lieu, je poursuis ma découverte des tatoueurs et me
dirige vers une cahute de palmes tressées, simplement équipée d'un plancher
de bois sale et d'un panonceau annonçant "tatouages traditionnels".De
là, sortent deux têtes hilares, ils viennent de se faire tatouer: - Elle:J'avais un peu peur de la douleur, c'est la première
fois que j'ai volontairement mal, maintenant je n'aurai plus peur des
piqûres et autres prises de sang.
- Lui: Je ne savais pas que c'était douloureux et ça ne m'a pas
gêné, la douleur n'est qu'une sensation, il faut se détendre, ne pas chercher
à la combattre. J'ai fait beaucoup de sports, comme le rugby et le judo,
on expérimente la douleur sous de nombreuses formes, mais jamais tout
à fait volontairement. Le tatouage, c'est une approche intéressante de
la douleur. - Elle : J'ai choisi un coin que l'on peut cacher facilement,
mais c'est marrant avec ce margouillat gravé sur ma cuisse, je sens que
je n'ai plus peur des petits animaux qui me terrifiaient auparavant. Pour
les araignées ce n'est peut-être pas tout résolu, mais les lézards ne
me font plus peur, comme si j'étais protégée par le tatouage. Le tatouage
c'est différent du mariage. On s'en défait plus facilement. Nous ne sommes
pas mariés mais ce tatouage est un peu une partie de ce mariage sans papiers.
J'ai fait ce tatouage pour avoir une petite oeuvre d'art sur moi, un symbole,
et aussi pour le faire avec mon chéri.. - Lui: Mais non ce n'est pas moi qui ai entraîné ma copine
dans le tatouage, c'est elle qui en a parlé la première et qui m'a donné
cette idée; moi je ne savais même pas que ça pouvait faire mal; j'ai appris
ça hier et cela ne m'a pas fait changer d'avis. Le tatouage occidental,
je l'associais à la prison, je pensais çà comme un passage obligatoire,
mais je sais que mon tatouage polynésien est tellement ésotérique. Il
ne pourrait pas sortir de quelque prison. - Lui: J'ai une bonne étoile, et par cela je la matérialise,
je pourrai lui parler directement. Avant, je lui parlais en regardant
le ciel, maintenant je peux la toucher, surtout dans les cas de doute,
je sais qu'elle est maintenant toujours avec moi, je la retiens de force. - Elle: En Polynésie, avoir un tatouage, ce n'est pas
très original, mais quand on rentrera à Paris, on portera plutôt un signe
de paix, celle qu'on a trouvée ici. - Lui: C'est justement cet abstrait qui me plaît, ce
n'est pas cartésien, dans la religion chrétienne, il y a le bien et le
mal, par contre dans le bouddhisme les choses sont plus nuancées, il y
a le feu utile et le feu qui tue, le feu en lui-même n'est ni bien ni
mal. Les tatouages occidentaux sont directement lisibles, explicables,
ceux d'ici sont fascinants, ils ont quelque chose d'ésotérique.Ce joli
couple vit un voyage de noce sans papiers, ils ont tatoué leur amour mais
sans que ce soit un tatouage qui dit "à ma Julie, pour la vie".
Je me retourne vers le tatoueur affairé à ranger et nettoyer son petit
matériel. Je m'approche. Il continue à préparer ses nouvelles aiguilles.
Je l'observe.
Tatouage polynesien, tattoo marquisien, tatau maori, par Bernard Lompre a Paris
Il utilise des aiguilles à coudre du format le plus fin. Il lie avec
du fil à coudre trois de ces aiguilles, sur une allumette. Il les serre
bien et jusqu'au bout, ne laissant apparaître de la surliure que les trois
minuscules pointes, parfaitement égalisées. Il fixe ces aiguilles montées
sur la partie vibrante d'un rasoir de voyage, toujours au moyen du fil
à coudre. Il sort d'un sac une capsule de bière propre qu'il pose à côté
de la bouteille d'encre de chine noire. Il se tourne vers moi. Il m'attend.
Il sait que je suis venu pour le rencontrer et non pour me faire tatouer,
c'est un de ces hommes à qui il est inutile de se présenter, il savait
déjà... Pourtant c'est avec bonne grâce qu'il se prête aux confidences:
- Mes amis pensent que je suis Marquisien, pourtant je suis originaire
de Tahaa. Il y a douze années environ, j'ai commencé tout seul à tatouer
les copains, puis, trois ans plus tard, avec mon inséparable copain, nous
avons commencé la réalisation de nos tatouages personnels. Il me tatouait,
et moi je le tatouais.
- Ensuite ?- L'année suivante mon copain est
allé à Papeete pour acheter un rasoir de voyage et nous avons alors eu
une machine à tatouer. Cela a changé notre manière de tatouer. Avant la
machine, nous faisions cela à la main, en attachant les aiguilles sur
un bâton. Nous avions la sensibilité, et cela a été immédiat de travailler
à la machine. Puis il y a eu le festival des arts aux Marquises, à Nuku
Hiva, nous avons présenté quinze tatoués, nous étions les seuls tatoueurs
des Marquises à ce festival. - Quel est ton idée du tatouage ? - Du polynésien, toujours que du polynésien, j'ai fait
un mélange entre le tatouage marquisien et tahitien, je prends des motifs
traditionnels que je tatoue à ma façon, je réalise toujours des tatouages
originaux, je ne fais jamais deux fois le même. Par exemple, un touriste
me demande une tortue que j'ai sur le cahier, je vais la réaliser un peu
mieux, elle sera toujours un peu plus jolie sur le client que sur le cahier.
Tu vois dans l'ancien temps, il y avait la création et la tradition, maintenant
il y a la perfection, l'imagination, et l'évolution; c'est un tout. Quand
on me demande de parler d'un tatouage, je dis simplement admire et c'est
tout parce que ça, c'est de l'art. - Comment cela ?
- Pour moi, le vrai tatouage, il faut en premier lieu bien réfléchir,
et enfin l'accepter profondément. Le tatouage ce n'est pas pour faire
beau, c'est pour prouver notre vraie identité culturelle. Du temps de
nos ancêtres, si tu n'étais pas tatoué, tu étais rejeté de la société,
c'était obligé, obligé, obligé. Maintenant c'est au tour des jeunes de
se tatouer pour que notre peuple se retrouve, mais avec de l'art. C'est
pour cela que, quand je vois les nouveaux tatoueurs, je suis content de
ce travail car je sens que plus nous serons tatoués, mieux nous serons,
dans notre identité de polynésien. - Es tu content de cette nouvelle génération ? - Oui, très content, et il y a une chose que j'aimerai
leur transmettre, c'est mon expérience avec mon jeune frère: Je l'ai tatoué,
tout un côté, et j'en ai fait mon chef d'œuvre. Comme c'était mon petit
frère, j'étais sûr de toujours le revoir et je n'ai pas compté, ni mon
temps ni la qualité des motifs qu'il a eu. - Dans la pratique, comment cela s'est-il passé ? - A ce moment là, je ne travaillais pas et j'ai pu consacrer
tout mon temps pour lui, tous les jours, et même toutes les nuits. Le
matin je le tatouais, je commençais par dessiner les dessins dont j'avais
rêvé pendant la nuit, puis je faisais le remplissage. Au bout de quelques
temps, il y avait des rêves forts, des milliards de dessins qui se bousculent
dans ma tête. Plus j'avançais dans le travail, plus il y avait des dessins
nouveaux, c'était magique, c'était fantastique, cela venait tout seul.
Et le matin je n'avais pas à chercher, il suffisait que je choisisse l'un
des dessins que j'avais vu pendant la nuit et c'était fort, vraiment très
fort. Chaque jour cela montait encore plus fort, jusqu'au jour ou j'ai
arrêté, et cela s'est calmé. Maintenant ma création est moins forte bien
qu'il reste toujours quelque chose de ce tatouage marathon.. - Tu as vécu une expérience hors du commun, n'est ce
pas ? - Je crois que c'est pareil pour tous, si tu te donnes
à fond, et que vraiment tu y crois, là, tu montes, tu montes, c'est comme
Gauguin ou Picasso, ils ont tout donné, c'est ça l'art, c'est quand tu
es tout au bout que ça vient, là tu es dans le chef d'œuvre, tu deviens
l'art. - Combien de temps a duré cette expérience?
-Trois mois, tous les jours, sans une exception, trois mois, de huit heures
à trois heures de l'après midi. La création cela venait le soir et la
nuit. Le matin je savais chaque fois quoi dessiner. C'est ça que je veux
dire à ceux qui commencent il faut beaucoup de courage, et il faut qu'ils
s'attachent à un chef d'œuvre, au bout d'un certain temps, ils vont être
fou de leur art. C'est comme si c'est quelqu'un d'autre qui te donne les
motifs. - Quelqu'un d'autre ?
- On va me traiter de fou, mais je pense à quelque transmission
ancestrale, ou autre chose comparable, mais que je ne connais pas. Quand
je suis dans mon chef d'œuvre, ce n'est plus moi qui travaille, je ne
suis plus le même, je suis transformé, c'est fort, ça monte. Après, quand
je regarde le travail qui avance, je sais que ce n'est pas que moi qui
ait fait ça.
Tatouage polynesien, tattoo marquisien, tatau maori, par Bernard Lompre a Paris
Je suis depuis peu à Huahine, l'île au féminin, l'île dotée d'une baie
tournée vers la grande et distante Tahiti, Huahine l'île double.J'ai acheté
quelques crayons feutre noirs et je commence à me dessiner dessus des
motifs copiés ici ou là. Le résultat est pour le moins bariolé.-
Cahier brouillon !!! Me lance la fille du directeur de l'hôtel,
en pointant du doigt mes essais.
Une gamine de neuf pommes, ronde comme une brioche. Pourtant "cahier
brouillon" attire comme des mouches tous ceux qui, eux aussi... Tattoomanient. - Pourquoi avez-vous choisi un papillon ? - Parce que c'est léger, joli et féminin, c'est ce qui
me ressemble le plus.Ce n'est pas un motif traditionnellement Polynésien,
mais il a été traité avec le style d'ici, en y intégrant des formes d'art
local, et il a été réalisé ici, il est pour moi absolument Polynésien - Quelle était votre attitude juste avant le tatouage
? - Je n'avais absolument pas peur de la douleur car je
me suis bien préparée, je savais que ça allait être douloureux, mais comme
j'en avais vraiment envie, je savais que ça valait le coup de souffrir
un peu.Quand on s'investit, il y a toujours quelque chose qui fait souffrir,
comme en amour ou dans le travail, mais il faut savoir ce que l'on veut. - Et maintenant que vous avez ce papillon, quelle est
votre attitude ? - Et bien je pense à ce que disais Coluche qui disait
qu'il fallait tout essayer pour ne pas mourir idiot, mais moi je pense
qu'il ne faut pas tout essayer, mais presque. Je ne me laisserai jamais
aller ni à l'homosexualité, ni aux drogues dures, mais tout le reste,
oui, j'ai soif d'apprendre, j'aime la découverte, je suis un peu une exploratrice.
C'est comme ça que j'ai fait la moitié du tour du monde pour passer quinze
jours de vacances ici. C'est douloureux vingt trois heures d'avion, mais
ça aussi je le voulais.Nous sommes réunis assis sur la plage le regard
tourné sur les dernières cendres du coucher de soleil, l'heure grise.
Tout devient uniformément gris, ton sur ton, gris souris sur plus franc,
gris pâle dans le ciel encore , ici ou là, parfois encore, craquelé d'un
feu souterrain. Les conversations vont et viennent, et après le papillon
de nuit vient bien évidemment son ami.
Tatouage polynesien, tattoo marquisien, tatau maori, par Bernard Lompre a Paris
C'est pour marquer ma différence, je pense différemment, je vis différemment,
et je veux marquer ça. A Cannes, je suis rentré dans une boutique de tatouages
avec un ami qui en voulait un. Je suis allé dans ce tattoo shop pour l'accompagner,
mais je n'ai rien trouvé qui me plaisait, je voulais quelque chose de
différent et ici, je l'ai trouvé.
- Est-ce ta première visite ? - Je suis venu déjà deux fois à Papeete, je suis allé
à la recherche de tatoueurs, mais la seule image d'avoir à rentrer dans
un immeuble m'a repoussé, ce n'est pas la Polynésie ça.Les petites îles,
c'est calme et agréable, on se sent détendu, c'est une question d'ambiance. - Et alors, ça fait mal ?
-Non, ça pique tout simplement. Quand j'étais adolescent, je faisais pas
mal de sports de combat ou l'on apprend à contrôler sa douleur, pendant
le tatouage, j'ai fais la même chose, j'ai contrôlé cette douleur et je
l'ai transformée en sensation de froid. - Et en sortant ?
- J'étais content, j'étais très très content, j'ai fais attention
de ne pas le salir, puis quand j'ai pris ma douche je l'ai savonné tout
doucement en lui parlant, ça fait vraiment plaisir, je ne sais pas trop
comment le dire...Et puis mon tatouage est signé, c'est un charme en plus,
c'est quelque chose de chouette, je porte vraiment une oeuvre d'art. - Te sens-tu changé? - Non pas du tout, je n'ai absolument pas changé parce
que j'ai un tatouage, c'est simplement quelque chose qui symbolise mon
passage en Polynésie. Quand je suis arrivé sur le territoire, je ne connaissais
rien d'ici, mes premières impressions fortes ont été les odeurs de fleurs
et les gens tatoués, j'ai trouvé ça magique. Mon tatouage c'est prendre
un peu de la magie d'ici avec moi. - Tu emmènerais de la magie d'ici ?
- C'est un peu comme quand j'étais en Égypte, ou j'ai rencontré
une autre mentalité, un autre art de vivre, l'accueil incroyable des musulmans,
j'en ai rapporté des nombreux souvenirs que je collectionne chez moi.Mon
tatouage Polynésien c'est un souvenir d'ici, dans trois mois je rentre
en France, mais avec ce motif polynésien, j'aurai chaud au cœur tout le
reste de ma vie. Le papillon et son ami, en racontant leur histoire ont
laissé les dernières lueurs du crépuscule s'éteindre, au loin un ukulélé
suspend le silence soudain.
Tatouage polynesien, tattoo marquisien, tatau maori, par Bernard Lompre a Paris
Dans la nuit, nous ne distinguons plus très bien qui va, ou qui vient
au bord du lagon. J'avais remarqué un joli lézard sur la cheville d'un
autre compagnon de veillée. Son comportement est agité, il se lève parfois,
va faire un tour, revient s'asseoir. Je l'interroge sur son "tatau
api" ? (Tatau : Tatouage. Api : Neuf). Il était impatient de raconter
son histoire:
- Il y a très longtemps que je voulais un tatouage, mais je n'ai
jamais trouvé l'opportunité de le faire en France car je voulais quelque
chose de bien précis et n'ai trouvé personne qui m'en fasse le dessin.
C'est aussi pour une question de mode, dans mon métier, tous les chauffeurs
ont des tatouages et j'en voulais aussi un.
- Quel était ton dessin ?
- Je voulais un clown qui pleure et qui jongle avec deux boules,
l'une qui représente le Yin et Yang et l'autre qui porte le signe de peace
and love.Cela représente ma part de folie, qui est capable du meilleur
comme du pire.Pourtant, ici, je voulais absolument un motif polynésien
pour marquer mon passage. Ce lézard, lui-même tatoué d'une tête de tiki,
est suffisamment délirant pour exprimer la même chose.Et puis quand j'ai
vu le dessin du lézard dans le catalogue, j'ai tout de suite su que c'était
lui qu'il me fallait mais j'ai voulu aussi le modifier pour qu'il me soit
absolument personnel. Je ne supporterai pas d'avoir un tatouage stéréotypé.
- Quels sont tes sentiments vécus au cours de la séance de tatouage? - J'ai eu mal, très mal, pendant toute la séance, j'ai
eu peur aussi, je me demandais si ce tatouage allait être bien réussi,
si il allait bien m'aller, si il allait être de la bonne dimension. Ce
n'est pas évident à décrire comme sensation, c'est électrique, ça rentre
tout droit jusqu'au cerveau. - Est-ce ton dernier tatouage? - Mais non, bien au contraire, je pense déjà au prochain,
et puis cette douleur se grave dans ma mémoire autant que l'encre se grave
dans ma peau. J'en ai profité pour admirer le magnifique paysage que j'ai
autour de moi, je jure bien que celui là je ne l'oublierai jamais.
- Voudras tu encore un studio au bord du lagon? - Il n'y a pas que les paysages physiques qui m'attirent,
si mon prochain tatouage se fait dans un studio occidental, je trouverai
bien quelque chose pour le sublimer. - Quelle est pour toi la signification de ce lézard? - Il faut voir comment il monte sur ma cheville, il est
comme moi, c'est l'ascension, il monte, il apprend des choses. Dans la
vie il faut toujours découvrir, voyager, aller voir plus loin, aussi bien
dans les loisirs que dans le travail, c'est comme ça que je suis ici,
et c'est comme ça que mon lézard grimpe sur ma cheville.
Tatouage polynesien, tattoo marquisien, tatau maori, par Bernard Lompre a Paris
Un immense polynésien que les clients appellent mange-nous vient s'asseoir
au groupe. Il est un puits de science, il aime s'exprimer. Le cannibale
chéri brille tout naturellement, mondain, élégant, avec le mot qui fait
détend. Il arrive. Le silence se fait, tout naturellement; - J'aime ma culture, cela veut dire que j'aime tout ce
que nous vivons, la danse, la sculpture, la pêche, la maison, les histoires.
Je suis depuis très longtemps à la recherche de la connaissance de l'intérieur
de ces choses, de leur origine. J'ai ainsi travaillé avec le grand tahua,
qui est actuellement aux Fidji, il a étudié beaucoup, il a été tatoué
aux Samoa. J'ai aussi travaillé avec le grand prêtre marcheur sur le feu.
Il m'a appris beaucoup de choses, le prêtre doit se purifier pendant quelques
semaines avant de pouvoir officier cette cérémonie. Ce Tahua a reçu ce
don en provenance de l'île de Huahine. - Est-ce riche en traditions, Huahine ?
- A Huahine il y a un américain qui a fait énormément pour la
culture, il a écouté les vieux, il a relevé les marae (temple polynésien)
et les pièges à poissons d'origine néolithique. Mais, maintenant, les
gens ne se sentent plus concernés. Ou bien, trop peu. Les jeunes se sentent
attirés par le modernisme, pourtant il faut qu'on les fasse réfléchir
et qu'ils se mettent à l'écoute des anciens. - Les jeunes ne s'intéressent pas aux traditions ?
- Dès que tu parles de culture, on se moque de toi, pourtant
c'est cela qui intéresse les touristes. Par exemple, ils me demandent
souvent si nous pratiquons encore notre religion. Je leur répond qu'on
est très religieux et que notre religion est le christianisme, ils prennent
alors l'air un peu déçu. - Déçus, les touristes ? - Je leur dis alors qu'on avait un dieu, et même beaucoup
de dieux, le créateur Taaroa, Oro le dieu de la guerre et Hina la déesse.
Mais en fait si on réfléchit, on retrouve la trinité, c'est comme le Père,
le Fils et le Saint Esprit. Je ne crois pas que cela était mauvais, et
si on voulait les faire revivre, ce serait possible, sans pour autant
revenir aux temps anciens.- Ainsi tu pense faire revivre
la trinité polynésienne ? - Il existe toutes sortes de religions, Bouddhisme, l'Islam,
le Christianisme, elles disent en fait toutes la même chose. Les missionnaires
sont arrivés avec leur religion, leurs lois, leur bible. Notre culture
est devenue purement livresque, plus personne ne connaît la vérité, qui
n'est jamais dans les livres. Regardes combien il y a de livres qui disent
des choses contradictoires, et même sur la religion ou sur le tatouage. - Tu as dit tatouage ?
- Le tatouage c'est en premier la résurgence de nos tradition,
mais avant c'était essentiellement les nobles et les guerriers qui portaient
les tatouages. C'était le signe de reconnaissance d'appartenir à telle
ou telle île, je porte ces tatouages par fierté d'appartenir à mon Île.
Ici, les tatouages de mes avant bras représentent Huahine: Au centre on
remarque les pièges à poissons, du coté de la main, ce sont les dents
du grand requin qui protège l'île, et enfin, du côté des bras, les pointes
représentent la montagne. Tout ceci ce ne sont que des mots, si tu veux,
demain matin nous allons sur le motu pour assister à une vraie séance
de tatouage local.
- OK, rendez-vous est pris.
Tatouage polynesien, tattoo marquisien, tatau maori, par Bernard Lompre a Paris
Il est bien tôt le matin quand mes nouveaux amis polynésiens viennent
me prendre, je termine en vitesse mon déjeuner tant frugal que matinal,
le soleil n'est pas encore levé, il est tout juste six heures. - Un tatouage de qualité se faut le matin car la peau
dort encore et le sang est pâteux laisse tomber l'imposant tatoueur. Il
est habillé d'un grand paréo qui lui couvre les épaules et masque en même
temps un gros panier qu'il garde serré sous le bras. Tout cet accoutrement
le rend encore plus impressionnant. Nous voici en chemin vers le motu,
(îlot), nous sommes trois, le tatoueur, le candidat au tatouage et moi-même.
Nous passons en équilibre sur les poutrelles rouillées du vieux pont et
nous nous arrêtons sous un groupe d'arbustes à quelques pas du lagon.
Le coin est splendide, les dégradés de couleurs si polynésiennes viennent
saturer l'imaginaire. Une brise tiède ride seulement la surface de l'eau
parfois éclaboussée d'un bouillonnement cela vit fort au lever du soleil.
Le coin est bien "habité": quelques pierres plates forment un
rond autour d'un foyer éteint. Le tatoueur s'installe à terre, prépare
ses affaires. Son client s'assied, pose sa cheville sur la cuisse du tatoueur.
Le dessin consiste en quelques simples lignes de montage, essentiellement
des alignements qui lui permettent de faire un travail "en ligne".
Il tatoue avec une machine dite "Tahitienne" et qui est composée
d'un rasoir de voyage modifié afin de mouvoir un bâtonnet sur lequel sont
surliées trois aiguilles à coudre du modèle le plus fin. Il tatoue à main
levée un rond d'épaule qui a été réalisé en trois séances: tout d'abord
la partie centrale, qui écrit en de grandes lettres décorées et maquillées,
le mon du client. La seconde séance permit de réaliser une tortue encadrée
de deux tikis, l'un masculin et l'autre féminin. Nous assistons à la troisième
séance qui permit de faire la réalisation du soubassement, et qui représente
une figure abstraite à base d'un thème marin. Il continuait à tatouer,
le calme régnait, interrompu par le bruit de la machine, le client serrait
les dents, quand un groupe bruyant et moqueur envahit le lieu.Un feu est
immédiatement mis en route, nous allons manger du poulet grillé, la préparation
du repas est longue, il n'est que 9h30, et nous allons manger vers onze
heures... Après avoir terminé le soubassement du rond d'épaule, le tatoueur
disparut, laissant tout son matériel sur le paréo: il est parti nager
un peu. - Tatouer est un exercice qui demande une attention soutenue,
l'effort n'est pas physique, mais il est fatiguant, commente le tout nouveau
tatoué qui ne quitte des yeux sa nouvelle peau. Le second candidat porte
sur le bras gauche deux lignes horizontales entre lesquelles sont tracés
quatre grand cercles. Le tatoueur a la mission de terminer le bracelet.Il
commence par dessiner une tortue sur le côté extérieur. Cette tortue a
un air de famille assez net avec la tortue de l'épaule du premier client,
c'est le style de ce tatoueur, de la même façon, les deux tikis des deux
sexes représentés de profil, dos à dos, sont un motif caractéristique
du tatoueur.Après avoir dessiné un motif dans chaque rond existant, il
s'est attaché à tout remplir au moyen de motifs variés: triangles, rayures
etc... Pourtant, puisque tout est réalisé entièrement à main levée, il
ne faudra pas exiger une parfaite régularité. Ce qui est d'autant plus
appréciable car cela différentie bien l'œuvre de chacun, dans le mouvement
global qui définit le style de l'artiste.Le client s'affaire maintenant
autour du feu, son tatouage tout neuf lui donne des ailes, il est content.
Le tatoueur range ses affaires, nous allons manger: du pain, des boites
de pâté et corned beef, et quelques cuisses de poulet deviennent un repas
de fête, mais sans alcool, il est presque midi, du soda et du jus frais,
qui accompagne ce bien rustique pic nique, semble parfait, il doit faire
bien chaud au soleil, mais, à l'ombre, avec une petite brise de mer, cet
espace est idéal.
Tatouage polynesien, tattoo marquisien, tatau maori, par Bernard Lompre a Paris
Un peu à l'écart du groupe des grands copains , tous tatoués par l'artiste
présent, il y a un homme qui reste assis, silencieux. Profitant d'une
accalmie dans le show du tatoueur, je me rapproche de lui, nous parlons
sans bruit. Tout le monde est plus ou moins assoupi, le tatoueur sommeille,
à quelques distances sous un autre groupe d'arbustes.Il me raconte que
son tatoueur à lui est un vrai tahua, qu'il a le visage tatoué et qu'il
est le meilleur des tatoueurs tahitiens, il lui a tatoué la jambe gauche.-
Il est fort tu sais, quand on le regarde travailler c'est incroyable
comme il est inspiré, il n'hésite pas, il va vraiment très vite.Là, sur
le côté de la jambe, on voit un plat de fruit, un grand plat en bois,
mais avec une tortue dedans. De chaque côté, ce sont les poignées du plat. - Tu mets la tortue dans un plat, c'est parce que tu
veux la manger ? - Oh mais oui, je veux bien la manger, c'est vraiment
bon ça, et tu sais un pêcheur tahitien, quand il peut attraper une tortue,
il ne la laisse pas repartir, il pense au bon repas qu'il va faire. Mais,
aussi, ça c'était avant, parce que maintenant c'est interdit.-
Penses-tu te faire encore tatouer? - Oui, je vais en faire encore et encore,, parce que
cela me rend content, très content. - Comment cela, très content ?
- C'est presque impossible à dire pourquoi, mais, à titre d'exemple,
si tu vois comment les touristes regardent nos tatouages, tu te sens fier
d'être regardé comme ça. Tu sais et tu comprends que si tu n'avais pas
ce tatouage, ils ne te regarderait même pas. C'est cette admiration des
autres qui me rend très content. Avec le tatouage et les autres qui te
regarde, tu te sens plus fort, et mieux en dedans, mieux en toi-même.
Tatouage polynesien, tattoo marquisien, tatau maori, par Bernard Lompre a Paris
Musicien, poète, danseur, chorégraphe et tatoueur, Il est mince. Son
sourire est avenant, mais difficile à décrypter tant son tatouage facial
est impressionnant, comme hypnotisant. Au bout d'une heure, on peut découvrir
l'humain caché derrière ce masque guerrier: Un artiste sensible jusqu'au
bout du raffinement. - Comment as-tu commencé à te tatouer ? - J'ai reçu mon premier tatouage en 88, juste après mon
service militaire, c'était la jambe droite, cette jambe a été tapée de
façon traditionnelle. Parfois l'encrage n'est pas très bon, et c'est douloureux,
vraiment douloureux. Cela a été tapé avec des dents de requin taillées
par un copain qui fait de la gravure sur nacre. A Tahiti, il y a beaucoup
de grands tatoués, mais on ne les voit pas beaucoup, parce qu'ils sont
tout au fond, après la fin de la route, sur la presque île inaccessible.
On appelle Tahiti iti la presque Île, iti, c'est petit. - En tant que tatoueur quelle est ta plus forte impression
?
- C'était au mois de Mars dernier, je suis parti pendant deux
semaines en Nouvelle Zélande, pour la promotion du tatouage Maohi. Cela
a été fabuleux, les neozélandais sont amoureux de nos tatouages, c'est
surtout les motifs qu'ils recherchent. Je tatouais pendant les Week end,
et il y avait constamment cinquante personnes à me regarder faire, et
dès qu'un tatouage était terminé, il fallait recommencer avec un autre,
et ceci sans discontinuer, de 9 heures le matin à 18 heures. Je pense
aussi que mon tatouage facial devait réellement les impressionner, car
le tatouage facial c'est réellement Maori. - Ton visage aussi a été tatoué en traditionnel ? - Ma jambe droite est la seule qui ait été tatouée en
traditionnel, mon visage, le dos, le collier, le bras et la jambe gauche
ont été tatoués avec la machine. Le visage a été réalisé en 88, pour la
première fois, puis trois fois je l'ai fait repasser pour raviver la couleur.
Le tatouage facial cela impressionne tout le monde, il y a ceux qui aiment
et d'autres qui me voient comme un diable. Pourtant maintenant le facial
est devenu plus courant, tout le monde me copie, en 88, nous n'étions
pas beaucoup avec le visage tatoué. - Tout le monde te copie, qu'en penses-tu ? - J'aime bien qu'on me copie, cela fait revivre notre
culture.Dans l'ancien temps ceux qui avaient le visage tatoué, étaient
les chefs, ton tatouage facial, il faut le mériter, c'est important que
les jeunes se tatouent eux aussi, même le visage. J'ai aussi décidé
de me faire tatouer le reste du visage, mais avant il faut que je termine
de tatouer le reste du corps. Je vais faire ça avec le Tahua qui a déjà
commencé à me faire le bras droit. - Comment as-tu choisi ton tatoueur ?
-J'ai choisi un tatoueur qui met en valeur la tradition, quand il fait
un tatouage sur un touriste, il fait de l'art, mais quand il tatoue un
Maohi, il va chercher la puissance du mana qu'il détient.
- De quel mana parles-tu ?
- Ce tahua est complètement tatoué, alors les ancêtres se reconnaissent
en lui, ils vont lui donner le mana, le pouvoir de dessiner sur les autres.
Mais attention, ce n'est pas en se faisant tatouer tout le corps que tu
vas automatiquement obtenir ce mana; c'est nécessaire, mais cela ne suffit
pas. Par exemple je me suis penché avec beaucoup d'attention sur la recherche
de ce mana, et pendant trois années, je n'ai pas bu une seule bière, ni
fumé, ni du bison (tabac à rouler), ni du paka, (cannabis) et ni pratiqué
aucune fois l'acte sexuel, ni avec une femme, ni encore en solitaire. - Cela parait bien difficile, n'est-ce pas ? - C'est dur, mais cela rapporte beaucoup: maintenant
je sais composer mes chansons, la musique et la chorégraphie, cela m'a
aussi donné la force de tatouer dix danseurs, même sur le visage. Maintenant
je vis normalement, sans restriction. Je continue à créer, par exemple,
ici au théâtre, je suis en train de travailler sur la chorégraphie pour
le prochain Heiva. (Festival tahitien de juillet).
Tatouage polynesien, tattoo marquisien, tatau maori, par Bernard Lompre a Paris
En ce matin, il fait déjà trop chaud, et je déambule, les bras chargés,
de retour du marché. Je rencontre un américain, déjà rencontré dans quelque
hôtel, qui m'attrape, et qui m'invite à un peu d'ombre sous un porche.Après
les banalités d'usage je le questionne sur sa destination, Moorea, Bora
Bora ou encore les Marquises ? - Pas question je reste à Papeete, Mon Dieu, que j'aime
les filles de Tahiti !!! - Mais que c'est cher dit-il en retournant ses poches.
Vides.Je pense qu'il a dû abuser de tous les casinos.
- Mais non c'est les filles !!! Aïïïaaaa....
Tatouage polynesien, tattoo marquisien, tatau maori, par Bernard Lompre a Paris
Il est l'heure de l'apéritif, je rentre dans un bar avec du monde au
comptoir, et, enfin, je me trouve, côte à côte avec un gaillard qui montre
un tatouage tout neuf, et, inévitablement, je lui demande comment cela
s'est-il passé ?
-Très bien, je pensais que cela était douloureux et non. Je pensais que
cela était dangereux pour la santé et je suis rassuré. Et je m'attendais
à une épreuve, quand cela n'a été qu'une formalité.Bien sûr ça pique un
peu, oui, à un moment cela a même été assez désagréable, mais très peu
de temps, le pire c'est au début, après on se détend et on n'a plus mal.
Pourtant quand ma femme viendra me rejoindre, je lui conseillerai de s'en
faire faire un, car je sais que c'est parfaitement supportable.-
Pourquoi un tatouage sur cette cicatrice.
- J'avais quatre ans quand j'ai été brûlé et quarante sept ans
plus tard, je décide de me faire un tatouage, deux fleurs rouges.En fait
l'idée vient de ma femme, elle a acheté le guide de Tahiti et ses îles,
et a appris qu'à Tahiti on savait bien faire des tatouages, elle m'a dit:
Pourquoi pas un tatouage sur la poitrine ?
- Votre réaction ?
- Ce qui m'est immédiatement venu à l'esprit quand ma femme a
parlé de tatouage, c'était une fleur cela a été évident, une fleur ou
deux, je ne savais pas encore .Pour moi, la fleur représente ma femme,
ou les femmes car je les aime toutes, mais ma femme par dessus toutes
les autres.Ce tatouage est mon cadeau pour elle, pour nos trente deux
années de mariage. Maintenant, chaque jour elle verra écrit sur ma poitrine
ce je t'aime que je lui dit avec ces fleurs éternelles. - Pourquoi deux fleurs ? - Oh, je ne sais pas, mais c'est sans doute avec la deuxième
fleur, qu'on commence un bouquet.
Tatouage polynesien, tattoo marquisien, tatau maori, par Bernard Lompre a Paris
Bora Bora, l'île mythique par excellence, belle, tellement belle
vue du ciel. Décevante en elle même, toute sa splendeur est dans son lagon.
Parfaitement navigable, offrant de nombreux abris, le lagon de Bora est
sans doute la perle du Pacifique, car c'est encore du lagon que monte
ce vert fluorescent qui fascine.Bora Bora c'est aussi l'Île des artistes
tatoueurs: Il habite une charmante maison, à l'opposé du quai des ferries.
Est il Polynésien ? Seulement de culture car il est venu à Tahiti, dans
le même mouvement que ses parents, il avait 18 ans, il passa alors son
bac, et rentra au Centre des Métiers d'Art de Tahiti. - Quelle a été ta première image forte en arrivant à
Tahiti ? - Avant de venir ici, Tahiti, c'était pour moi: Les vahinés
et les cocoteraies, pourtant, une fois arrivé ici, ce qui m'a fait craquer
c'était les tatouages. C'est une véritable découverte, c'est une nouvelle
forme d'expression. En France le tatouage est figuratif. - Comment as-tu commencé à tatouer ? - J'ai commencé à tatouer au centre des métiers d'art
avec quelques copains. J'ai dû rester deux ou trois ans sans être tatoué
et en tatouant les autres..
- Comment as tu décidé de recevoir ton premier tatouage ?-
Je crois que le tatouage est toujours un coup de tête, en fait
c'est une tatoueuse de passage qui m'a dit: veux-tu un tatouage ? Elle
m'a montré son book, il y avait de superbes photos, pourtant j'ai été
déçu par l'irrégularité de son travail. J'ai fait ensuite retoucher ce
tatouage par un copain, qui était lui aussi fatigué, et a encore fait
un travail irrégulier. Je viens tout juste de demander à une autre tatoueuse
qui vient de s'installer à Bora Bora, de régulariser la longueur des pointes
et d'augmenter le motif. - Et ton second tatouage ? - Je me suis tatoué moi-même la jambe droite, parce que
je suis gaucher. Et le premier a été la tortue sur la malléole. -
Mais cela fait particulièrement mal cet endroit là, non ? - Je le voulais là, et je n'ai pas tenu compte de l'éventuelle
douleur ou difficulté de réalisation. J'ai tatoué cette tortue sur la
malléole à cause de sa forme qui lui donne un volume réel. - Quelle machine utilises-tu ? - J'ai commencé pendant environs deux années avec la
machine artisanale bricolée avec un rasoir de voyage, mais j'en ai eu
vite assez, et j'ai acheté une machine professionnelle. Il me semble impératif
d'avoir du bon matériel si on veut faire du bon travail. Enfin, dernièrement
je viens de m'équiper d'une machine américaine, nettement meilleure que
la machine française que j'utilisais avant. - Es-tu tatoueur ou illustrateur. - Le tatouage n'est pas la seule chose qui me plaît,
en fait je suis bien plus un illustrateur, j'adore absolument faire ça.
J'aime aussi dessiner des tee shirts, des affiches. Ou encore la peinture,
je m'éclate vraiment en peignant, les couleurs c'est fabuleux, c'est réellement
une autre dimension. - Par exemple ? - Je tatoue un ami qui est peintre et sculpteur, et c'est
agréable de le tatouer parce qu'il sait bien ce qu'il désire, la spirale
sur son bras est le motif de Bora. Comme la spirale de la tortue de la
malléole de mon pied, on retrouve la spirale. Personne ne sait exactement
son origine, certains disent que c'est la représentation d'un coquillage,
d'autres disent qu'ils s'agit de la spirale de la vie, que chaque petit
trait qui la rythme marque une date, un point de repère dans l'existence
.- Que penses-tu du pouvoir ou de la magie des symbole
? - Il existe dans l'art du tatouage et dans les motifs
tribaux quelque chose de magique, de mystique, c'est fondamental. Pourtant,
il ne faut pas imaginer faire cela à un touriste qui passe trop peu de
temps avec le tatoueur. Le touriste veut un souvenir, il veut enrichir
son séjour par une séance de tatouage, c'est fort comme vécu. Mais pour
les symbole magiques, il faut un contact plus lent, plus approfondi que
la démarche directe du touriste.Et puis je ne grave jamais un symbole
négatif, jamais rien qui ne soit pas harmonieux. J'estime qu'on n'a pas
le droit de graver dans la peau des images sales ou violentes ou encore
peu harmonieuses. Il n'y a que le positif qu'on ait le droit de graver
puisqu'en définitive l'important est bien plus le moment que le résultat. - Comment cela ? Le moment plus important que le résultat
? - La plupart du temps, j'oublie le tatouage mais je n'oublie
absolument pas le moment pendant lequel cela s'est passé. Les gens ne
sont pas de la viande, c'est la relation qui s'installe pendant la séance
de tatouage qui va faire toute la différence. Il y a surtout le moment
qui importe, si le moment n'est pas bien choisi, le tatouage sera mal
intégré. Si par contre le moment est bien choisi, le tatouage sera harmonieux.
Bien plus fort encore, je garde souvent des relations avec mes anciens
clients, ils écrivent, ils reviennent me voir, à la fin on mélange tout:
L'art, la relation et le souvenir d'un moment fort. - Et les moments ou les tatouages ratés ? - Je ne ferai jamais quelque chose que je n'aime pas,
du genre diable, tête de mort ou toute chose moche. Là je refuse. On ne
doit pas faire quelque chose de moche. Par contre il y a des idées qui
ne te disent rien, qui te laissent neutre, mais qu'on peut tatouer pour
suivre l'envie du client. Par exemple un américain est venu me demander
de lui tatouer une tête de bœuf car il était éleveur. J'ai fait mon travail
et il était content. C'est cela qui m'a rendu aussi content mais je n'ai
pas vraiment pris mon pied en tatouant une tête de bœuf. Enfin il existe
des gens que je ne peux pas tatouer, cela m'est arrivé bien des fois de
refuser de tatouer des gens , parce que je les sentais mal, et je ne sacrifie
pas mon art. - Tu n'acceptes pas de concession ? - J'ai tout un tas de motifs américains, je ne les propose
jamais, je n'aime pas le figuratif, il faut du symbole, il faut de l'harmonie,
cela doit avoir un sens et embellir le corps. Je ne crois pas qu'un tatouage
figuratif puisse embellir le corps. Mon style de tatouage c'est le tribal
et que ce soit Aztèque, Maya, Nord Américain ou encore Polynésien.
Là ou réellement je ne fais pas de concession c'est qu'on ne peut pas
tatouer par boulot simplement. On doit y trouver son plaisir.Cette première
rencontre d'un tatoueur à Bora Bora semble intéressante, il semble que
la quantité, la qualité et la diversité des tatoueurs se trouve ici, à
Bora. Je continue mon pèlerinage et faisant le tour de l'île. A vrai dire
Huahine offre des paysages plus variés, elle est peut-être la plus belle
des île de la Société. Bora Bora est incontestablement le plus beau des
lagons. Il vaut mieux louer une barque plutôt qu'une voiture. Tout se
passe au lagon. C'est là, sur une plage, que je rencontre un jeune
tatoueur, lui aussi sorti de l'école des métiers d'art, il ressemble
à un bon élève. Son profil est la rigueur, il aime réaliser des copies
rigoureuses d'objets anciens. Pourtant en observant ses carnets
de croquis, on se rend facilement compte qu' il est aussi capable de faire
preuve d'une créativité riche et élégante.
-Tu te présentes comme sculpteur, n'est ce pas ? - Je fais de la sculpture des arts du Pacifique, sur
tous les supports: Du bois, de l'os, des cailloux Je sculpte aussi des
gros cailloux. Près de la machine à tatouer j'ai un petite sculpture en
os de baleine, il est d'influence Maori de Nouvelle Zélande. J'aime bien
l'art Maori. J'aime bien ce qui bouge. Dans le tracé Maori, il y a deux
motifs, l'un qui est noir et l'autre qui est blanc. Le blanc fait ressortir
le noir et inversement. En fait tu as deux motifs à la fois. Un exemple
en est le motif que j'ai tatoué sur la jambe de mon frère. On pourrait
aussi bien sculpter ce type de travail en gravant le blanc en creux et
en peignant le reste en noir. - Tu as tatoué ton frère avec des motifs Maori, est-ce
une passion pour toi ? - Oui, l'art Maori est vraiment grand, tu as souvent
un grand tiki, ensuite tu en as un autre là, puis encore un autre, tous
imbriqués les uns dans les autres, superposés. J'aime bien ce qui est
difficile à travailler. - Sculpteur, tatoueur ou comment pourrais-tu te définir
? - Je suis un simple artiste polyvalent. - Quels sont tes projets actuels ? - Je suis en train de construire un atelier, on va y
trouver toutes les sortes de sculptures, de la peinture et le tatouage,
bien sûr. J'ai envie de montrer des vraies sculptures, des vrais tik