Bernard Lompré

Tatouages, Permaculture et Spiritualité

En pratique

Rencontre Tatoueurs 22

Je sais bien que c’est pas que moi qui décide.Il n’est pas ému, car quand on a frôlé la mort à plusieurs reprises, deux grands tatouages ne sont que des broutilles, écoutons le plutôt:- Je suis chauffeur depuis plus de vingt années, et je viens de prendre une année sabbatique. Une année sans travail, une année en Polynésie. C’est en fait la réalisation d’un vieux rêve. Je voulais aller voir autre chose.

 

– En arrivant, quelle a été ta première impression ?

 

– Je ne suis resté célibataire que quatre heures après mon arrivée. Je suis arrivé à 7 heures du matin et je me suis fait « adopter » à onze heures.

 

– Quelle chance n’est-ce pas ?

 

– Ce n’est pas une histoire de chance, c’est le destin, tout simplement le destin, tu n’y peux rien, et tout ce qui se passe n’est que ce que tu mérites, en bien, comme en mal.

 

– Au bout de trois mois de présence quelle est ton  impression ?

 

– Je me sens profondément changé, au début je voulais visiter toutes les îles, maintenant je suis bien ici et n’ai aucune envie d’aller ailleurs.

 

– Quelle est la chose la plus séduisante pour toi ici ?

 

– Il y a deux choses, la beauté du paysage, c’est une chose indéniable, mais c’est surtout vivre au contact des polynésiens, leur accueil a été super, chaleureux, j’ai été accepté. Ils sont désintéressés. Pourtant leur accueil est parfois très réservé. Au bout de trois mois, je me sens bien. Une preuve en sont ces tatouages.

 

– Les tatouages que tu viens de faire recouvrir datent de quelle époque ?

 

– C’était pendant la guerre d’Algérie, en 1960,  j’étais engagé dans l’armée coloniale. Cela a été dur, vraiment dur, c’est une bonne école. Et ces tatouages sont une tradition militaire.

 

– Comment cela se passait-il ?

 

– Tu imagines bien qu’en Algérie, en temps de guerre, on n’avait pas de matériel sophistiqué. Pour faire de l’encre, on coupait la semelle des rangers de fines lamelles. En les faisant brûler, elles dégageaient une épaisse fumée noire qu’on recueillait sur une assiette. En versant dessus quelques gouttes d’huile, en mélangeant bien, on obtenait une encre qui marque fort.

 

– Et qui faisait alors le tatouage ?

 

– Il n’y avait pas de tatoueur, tout le monde tatouait tout le monde, moi j’en ai tatoué et d’autres m’ont tatoué. On liait simplement trois aiguilles avec de la ligne de coton et voilà tout. Il y avait ceux qui revenaient d’Indochine qui en savaient le plus, les vétérans, qui tatouaient aussi avec des lames de rasoir, en coupant la peau puis en la barbouillant d’encre.

 

– Quelle sont tes origines ?

 

– Mes régions d’origine sont le Périgord et le Languedoc. J’ai toujours bourlingué, j’ai quitté le milieu familial, j’avais à peine 14 ans, c’était en 1953, je suis allé apprendre un métier au collège, le métier de viticulteur. Et puis je suis allé dans les Alpes, près de Grenoble en tant que forestier débardeur.

 

– Débardeur, quelle est cette profession ?

 

– Le débardeur est celui qui tire les grumes, de l’aire d’abattage jusqu’au chargement. C’est à dire qu’il faut traîner jusqu’à huit troncs d’arbres de 17 mètres. On conduit un très gros tracteur, les pentes sont impressionnantes et on est toujours en limite d’équilibre. Je me suis viré quelques fois, c’est impressionnant !

 

– Impressionnant ?

 

– Oui, tu es là, dans la cabine, tu es coincé, tu ne peux rien faire et tu vois le tracteur qui a perdu l’équilibre et tu es là en attendant de savoir où il va s’arrêter, si il va t’écraser. C’est le destin, je m’en suis toujours tiré, et sans une égratignure, ou que de très petites choses.

 

– Tu penses que nous avons peu d’action sur notre destinée ?

 

– Que tu bouges, que tu ne bouges pas, ton destin va s’accomplir. Regardes un peu ces deux amoureux en voyage de noce qui ont pris une noix de coco sur la tête, c’était écrit. Je suis passé près de la mort tellement de fois que je sais que c’est pas toi qui décide.

 

 

Rencontres et textes de Bernard Lompré.

 

Rencontre Tatoueurs 21