La dépêche Dimanche : Une théorie
dit que l’ésotérique des tatouages
viendrait d’une écriture perdue dans la
nuit des temps ?
Raymond Graffe : J’en suis persuadé,
pour moi il existait un continent qui abritait une civilisation
très évoluée. Certains appellent
ce continent Mu, il serait comparable à l’Atlantide
et aurait été submergé. La bible
parle du déluge et en voici une éventuelle
conséquence.
Cette civilisation Mu aurait parfaitement maîtrisé
l’écriture et il est possible d’en
retrouver des exemples sur les célèbres
plaquettes de Rapa Nui. Notre écriture Mu s’est
peu à peu perdue, seule une partie arrive jusqu’ici
grâce à la tradition orale.
Prenons l’exemple de la poterie, il est intéressant
de noter que les découvertes archéologiques
mettent à jour des fragments de poterie dans
tout le chemin parcouru par nos ancêtres, du sud-est
asiatique jusqu’aux Samoas et plus rien par la
suite, vers l’Est.
Il est possible que cet art de la céramique se
soit alors perdu, comme l’art de l’écriture
se serait perdu pour enrichir celui du tatouage.
La dépêche Dimanche : De la perte
de l’écriture à la perte de la signification
des motifs ancestraux du tatouage, existe-t’il
une comparaison ?
Raymond Graffe : La signification des motifs ancestraux
n’est pas perdue, elle est détenue entre
les mains de ceux qui savent, et avec le département
des traditions orales du Musée de Tahiti et des
îles, nous sommes à votre disposition pour
approfondir ce sujet, de même que cette recherche
pourrait être une priorité des assises
du tatouage…
La dépêche Dimanche : Vous officiez
la cérémonie d’ouverture avec la
prestance d’un grand prêtre, êtes
vous le seul prêtre savant en traditions orales ?
Raymond Graffe : Parmi les prêtres tatoueurs
qui sont ici présents, ils ont tous du savoir
et du pouvoir, mais un seul d’entre eux a atteint
le niveau suffisant pour être nommé officiellement
prêtre-tatoueur, il s’agît de Purotu,
qui est mon compagnon depuis plus de quinze années ;
j’ai ici avec moi deux jeunes : Tava qui
pratique depuis quinze années déjà
et Vetea, un autre jeune trs doué.
Ils ont encore bien des choses à acquérir
avant d’être au niveau de Purotu.
La dépêche Dimanche : Quels sont,
pour vous, les clients du tatouage ?
Raymond Graffe : Le meilleur client du tatouage
c’est le polynésien, l’avenir du
tatou c’est dans nos mains et sur leur peau. De
70 à 80, poussés par une certaine recherche
d’identité, nous avons voulu renouer avec
nos us et coutumes.
Le tatouage, apparu en 1980, a été un
véritable électrochoc culturel, depuis
1986, il n’est pas en récession, bien au
contraire, il est en pleine croissance.
Il faut y ajouter les 25000 touristes par an qui veulent
un potif personnalisé.
La dépêche Dimanche : Motif personnalisé,
que voulez-vous dire par là ?
Raymond Graffe : Bien, il y a les motifs traditionnels,
ceux qu’on trouve dans les bibliothèques,
ceux là, on n’a pas le droit d’y
toucher, ils appartiennent à nos ancêtres,
ils appartiennent au passé. Ce qu’il faut
maintenant c’est utiliser ces éléments
comme généalogie et créer pour
chaque tatou, une interprétation différente,
une création unique.
La dépêche Dimanche : Pourtant certains
tatoueurs utilisent des transferts, pour aller plus
vite, n’est-ce pas ?
Raymond Graffe : On doit travailler sans base,
la créativité est tellement vaste qu’on
peut tout imaginer, les motifs copiés ‘est
comme la bibliothèque, ou comme l’héritage
des ancêtres, ce qui appartient aux autre, tu
n’as pas le droit d’y toucher, tu dois tout
juste t’en inspirer, en faire ton école
mais jamais ta pratique.
La dépêche Dimanche : Quand vous
parlez de pratique, quel sont vos conseils ?
Raymond Graffe : La première chose est la
sécurité pour la santé, il existe
une réglementation de l’assemblée
territoriale concernant ‘hygiène et la
salubrité publique qui définit toutes
les précautions qui doivent être prises.
Le docteur Delpêche de l’hygiène
est l’homme le plus compétent en la matière.
Le second point est que j’interdis absolument
l’utilisation de l’encre de chine, j’utilise
exclusivement la noix de bancoule.
Et, troisième point, la règle est qu’on
a pas le droit d’usurper des motifs. L’interprétation
des motifs est liée à une généalogie,
chacun est responsable de son motif et chaque motif
est une chose vivante, personnalisée, chaque
personne a droit à son motif propre, personnel
et personnalisé.
(Encart)
Bref historique de la pirogue Tahiti Nui :
La
dépêche Dimanche : Purotu a mentionné
la présence de motifs tatou sur les flancs et
à l’intérieur de la pirogue de Tahiti
Nui ; pourriez-vous retracer brièvement
l’histoire de cette pirogue ?
Raymond Graffe : C’était en 1980,
Francis Cowan et Mathai Bridgewell ont lancé
leur projet de construction de pirogue de leur initiative
et financements personnels, jusqu’à avoir
besoin d’aide. Ils se sont tournés vers
le gouvernement, ce qui leur a permis de recevoir 25
millions de CFP.
Il s’agissait de la construction de Hawaiki Nui,
sur des troncs de Totaru, qui appartenaient à
la tribu maori d’origine de Mathai. Ces arbres
avaient quatre cent ans d’âge.
A la voile, cette pirogue s’est rendue en Nouvelle
Zélande.
La dépêche Dimanche : Et là
ont commencé les problèmes ?
Raymond Graffe : Les Maoris ont revendiqué
la propriété des troncs d’arbres
et donc celle de la pirogue, Tahiti en revendiquait
le financement, il s’en est suivi un procès
international.
Une fois gagné le procès, la pirogue re-intègre
Tahiti, en 87 je crois…
Tout d’abord elle a été entreposée
à l’OTAC, puis, plus tard, dans les jardins
du musée, mais sans entretien particulier, la
pirogue s’est lentement dégradée.
En 1993, les états insulaires du Pacifique décident
de construire une pirogue chacun, et d’organiser
à Raiatea le grand rassemblement des pirogues
transocéaniennes, là on s’est soudain
souvenu de l’existence de Hawaiki Nui.
Pour ce faire, les deux troncs d’arbre ayant servi
de base à Hawaiki Nui ont été récupérés
pour servir de base à la construction de Tahiti
Nui.
La dépêche Dimanche : Hawaiki
Nui a été détruite pour construire
Tahiti Nui ?
Raymond Graffe : Tahiti Nui a été
construite par Edouard Maamaatua en dix mois pour aller
à Raiatea. Les quilles de Hawaiki Nui ont été
récupérées, le reste de l’ancienne
pirogue était atteint par les termites.
Une fois au temple sacré de Taputapuatea chaque
nation a apporté une pierre de son archipel,
qui ont été déposées sur
une stèle.
Puis le rassemblement s’est déplacé
de Raiatea à Tahiti, de Tahiti aux Marquises
pour participer au festival de l’Art de l’archipel.
Le regroupement de pirogues doubles transocéaniques
s’est ensuite rendu à Hawaï, dernière
destination du programme.
La dépêche Dimanche : Le retour
s’est fait à la voile et sans bateau suiveur ?
Raymond Graffe : Les performances enregistrées
lors du retour Hawaï-Tahiti ont montré que
le pirogue était parfaitement à même
de naviguer en haute mer et sans bateau accompagnateur.
Actuellement la pirogue est au sec, mais il est prévu
de l’élargir, avant de la remettre à
l’eau afin d’améliorer encore son
comportementmarin, mais il s’agît d’une
excellente pirogue transocéanique. L’objectif
est d’aller aux Samoa occidentales avec ellesavec
elle, pour participer aux Festival des Arts du Pacifique
Sud, en septembre prochain.
Propos
recueillis par Bernard Lompré |