Jordi
D’origine catalane , Jordi est un homme qui laisse
apparaître une combativité hors du commun.
Son tattoo shop lui ressemble, pas de place à
la poésie, portes verrouillées, on y rentre
après avoir montré patte blanche.
La dépêche Dimanche : Que faisiez-vous
avant de venir à Tahiti ?
Jordi : En 66 j’ai suivi une école
d’art plastique, et je suis devenu peintre sur
porcelaine. Ensuite j’ai travaillé à
Limoge chez Philippon jusqu’en 69.
En 72, je me suis marié et j’ai monté
un magasin de travail à façon pour les
bijoutiers.
La dépêche Dimanche : Vous travailliez
en fonderie alors ?
Jordi : Non, pas du tout, de l’émail,
rien que de l’émail. Puis en 76, j’ai
été sélectionné pour travailler
à Versailles avec les meilleurs ouvriers de France
en émaillag. Puis enfin en 1980, je suis venu
à Tahiti.
La dépêche Dimanche : Vos occupations
professionnelles dans l’émaillage avaient
l’air intéressantes, pourquoi tout lâcher
pour venir à Tahiti.
Jordi : Tout simplement parce que j’ai eu
quarante ans et que depuis très longtemps, je
m’étais pomis d’émigrer à
Tahiti quand j’aurai cet âge là.
La dépêche Dimanche : Vous arrivez
à Tahiti et que faîtes-vous ?
Jordi : Par chance, ma femme a trouvé du
travail en tant qu’institutrice, et Michel Guérin,
du jardin botanique, m’a beaucoup aidé.
A cette époque, il existait un salon de tatouage
Avenue Prince Hinoï qui avait été
crée par Sibani…
La dépêche Dimanche : Sibani
Jordi : Oui, oui, le Sibani des perles, il n’y
en a pas trente six. Je lui ai donc racheté son
matériel et j’ai pris alors une patente.
Le métier de tatoueur n’existait pas dans
les registres et il a été créé
à ma demande.
C’est comme ça que je suis devenu le premier
tatoueur patenté de Tahiti.
Je suis resté ainsi douze années à
Prince Hinoï, et j’ai installé mon
salon rue Leboucher voici deux ans seulement.
La dépêche Dimanche : En 1980, ce
n’était pas encore la mode du tatouage,
comment ça marchait votre salon alors ?
Jordi : En tant que tatoueur j’ai bien souvent
crevé de faim, jusqu’en 85 où il
y a eu une mode avec Tavana, Graffe et ceux-là,
mais cela a été stoppé net à
cause du Sida en 86 et 87, c’était difficile !
Peu à peu les gens ont regagné confiance
vers 90 et 91, mais la vrai mode du tatouage, c’est
maintenant. Par exemple, en 91 il y avait 60 tatoueurs
en France, En 95 on en décompte 2000, et plus
de 5000 machines ont été vendues au cours
de l’année dernière en France.
La dépêche Dimanche : Actuellement,
quel avenir, quels projets ?
Jordi : Oh pas grand chose, je pense qu’à
55 ans, on a la vie derrière soi, je m’intéresse
aux conventions de tatouage aux USA, où je cherche
à vendre mes dessins originaux. Hors du tatouage,
je pratique des sports dangereux comme le parachute,
et je passe mon brevet de pilote.
Aroma
Aroma
Salmon, a commencé le tatouage à douze
ans, sur les bancs de l’école. Tous ses
copains voulaient de ses tatouages. Il les tatouait,
alors, avec des aiguilles à coudre et à
la main.
Plus tard il expérimente différents types
de machine artisanales, jusqu’à ce qu’il
rencontre Bruno.
Bruno a ouvert en 91 le studio situé au dessus
du bar Taina, puis en 94, il quitte Tahiti, cédant
son local à Aroma.
La dépêche Dimanche : Bruno vous a
vendu son commerce n’est-ce pas ?
Aroma : Pendant les six derniers mois de sa présence,
nous avons travaillé ensemble.
Il m’a montré comment on se sert des machines
professionnelles, et je lui ai racheté tout son
matériel quand il a quitté Tahiti. Bruno
m’a essentiellement montré la part technique
car, ce qui m’a toujours passionné, c’est
le dessin, j’ai mon style et je prends mon pied
quand je dessine.
La dépêche Dimanche : Quelle est
cette musique dans le studio ?
Aroma : C’est Death Metal, c’est avec
cette musique que je trouve mon inspiration, c’est
aussi cette musique qui plaît à ma clientèle.
En plus du tatouage, on joue de la musique dans le groupe
Abrigor, pour moi la musique c’est indispensable
au tatouage.
La dépêche Dimanche : Et vos clients
tatou aiment cette musique ?
Aroma : 80% de mes clients sont des militaires,
tous branchés dans cette musique, c’est
une musique extrêmement violent et morbide entraînant
des inspirations où la mort, les cadavres sont
monnaie courante. Les scènes d’horreur
cannibales me sont aussi souvent demandées…
La dépêche Dimanche : Et comment
vous sentez vous à tatouer de telles scènes
d’horreur cannibale ?
Aroma : Je ne porterais pas sur moi ce type de
dessins, mais je dois dire que je prends mon pied quand
même, surtout on s’éclate avec les
couleurs et les dégradés, c’est
différent du noir et blanc comme je faisais avant.
Mais quand un client désire ce genre de tatouage
Death Metal, je m’assure toujours au moins deux
fois que c’est bien cela qu’il veut, avant
de commencer mon dessin.
Susana
Susana,
de passage sur le territoire. Elle pratique son art
dans les salons situés au premier étage,
au dessus du bar le Calypso.
La précision de son trait et la finesse de ses
modèles en font une artiste qui sort du rang.
La dépêche Dimanche : Susana n’est
pas polynésienne ?
Susana : Je suis portuguaise et ai réalisé
des éudes d’art graphique à l’école
Antonio Arroyo de Lisbonne, puis j’ai beaucoup
voyagé et suis actuellement de passage en Polynésie
française, en provenance des USA et en oute pour
les Samoa occidentales, pour le festival des arts traditionnels
en septembre prochain.
La dépêche Dimanche : Comment êtes-vous
venue au tatouage ?
Susana : C’est aux Etats-Unis que j’ai
été formée aux techniques du tatouage
et j’en utilise le matériel, et les techniques
les plus aseptiques qui soient, je stérilise
les tubes et les porte-aiguilles entre chaque client,
j’utilise systématiquement des aiguilles
neuves.
La dépêche Dimanche : Vous utilisez
la machine américaine ?
Susana : J’ai commencé avec une machine
artisanale aux Etats-Unis, puis je me suis équipée
avec deux machines professionnelles « ultra-light »
qui conviennent bien à une femme.
La dépêche Dimanche : Vous tatouez
aussi des motifs maohi.
Susana : Ce qui m’a le plus impressionnée
en arrivant sur le territoire est l’omniprésence
des tatouages ainsi que la qualité des motifs
dont la partie abstraite leur confère une sorte
de magie dans laquelle je me sens parfaitement à
l’aise.
Beaucoup plus qu’un apprentissage aux motifs maohi,
je ressens profondément le rythme du dessin maohi
et cela a été un passage fondamental de
l’évolution de mon métier.
Actuellement je m’amuse à redessiner à
la mode locale tout un tas de motifs traditionnellement
non représentés, chaque tatouage doit
être unique et si le motif principal peut être
issu des motifs ancestraux, je ne l’utilise jamais
deux fois de la même manière
La dépêche Dimanche : Vous vous amusez
à dessiner ?
Susana : Quand les clients ne sont pas satisfaits
des motifs présentés dans mon catalogue,
nous avons ensemble une discussion au cours de laquelle
je ressens ce qu’il leur faut. Ensuite je réalise
pour eux un dessin personnalisé et souvent à
le regarder ils disent « tiens c’est
exactement ce que je voulais ».
Le choix du motif est une histoire passionnelle, beaucoup
de mes clients me sont adressés après
avoir vu l’un de mes dessin porté par un
ami.
La dépêche Dimanche : Vous aimez
votre métier ?
Susana : Le côté de mon métier
le plus passionnant est que le dessin une fois représenté
sur la peau se met à bouger avec chaque mouvement,
il devient vivant et c’est en cela que c’est
formidable de dessiner sur la peau.
Un autre côté passionnant est la transmission
d’énergies pendant le tatouage, je transmets
de la force au client, qui devient chez lui une profonde
joie.
Quand il s’agît du premier tatou, il va
découvrir une autre dimension de lui-même,
il en ressort une autre personne.
Mais ceci est réciproque, je ressens une grande
énergie à la fin de chaque tatou, cela
me donne de la force et une intense joie.
C’est ainsi que j’adore absolument mon métier.
Propos
recueillis par Bernard Lompré |